Jeanne VIDON VARNEY , devenue Jeanne VARNEY PLEASANTS, a été professeur à l'Institut de Phonétique de Paris, (qui dépend aujourd'hui de l'Université de Paris III et qui est situé 19, rue des Bernardins à Paris, près de Maubert Mutualité), puis a enseigné entre autres à Barnard College et à Columbia University aux Etats Unis entre 1930 et 1960. Elle a été l'une des premières à se servir du phonographe comme outil d'enseignement systématique de l'intonation. Ce travail plus particulièrement orienté vers les caractéristiques supra-segmentales du français est véritablement original. Il utilise une représentation graphique intuitive de l'intonation comme une ligne mélodique, qui s'approche de ce qu'un détecteur de fréquence fondamentale (hauteur de la voix) pourrait aujourd'hui détecter à partir de la parole naturelle.
[LÉON, 1967] rapporte une des techniques d'enseignement de Jeanne VARNEY :

"[elle] donnait à ses élèves deux textes courts, l'un en prose, l'autre en vers, accompagnés de deux schémas mélodiques. Le premier schéma dessinait l'intonation fautive probable de l'étudiant, le second en regard, notait l'intonation correcte. (...) Les textes une fois travaillés, les étudiants les enregistraient et pouvaient entendre ensuite leurs fautes commentées par le professeur."

Exemple tiré de son "Phonetic French Dictionary" :

EXERCICE 1
Record # GMS 7010A Band 1

[u]

sue      sou
sue      sou
sue      sou
sou sou sou .... sou sou sou

do      doux
do      doux
do      doux
doux doux doux ... doux doux doux

pool      poule
pool      poule
pool      poule
poule poule poule ... poule poule poule

prove      prouve
prove      prouve
prove      prouve
prouve prouve prouve ... prouve prouve prouve

dues      douze
dues      douze
dues      douze
douze douze douze ... douze douze douze

To do      Tout doux
To do      Tout doux
To do      Tout doux
Tout doux Tout doux Tout doux ... Tout doux Tout doux Tout doux

Elle prône un enregistrement mensuel de la prononciation des élèves avec analyse pour éviter "que l'étudiant n'enracine ses propres erreurs au lieu de s'en défaire".

Voici comment [LÉON, 1967] discute des conceptions méthodologiques de VARNEY.
"Sa méthode ne s'en tient pas à des considérations générales. (...) Il faut noter la place importante que J. VARNEY donne à l'intonation, à une époque où la plupart des phonéticiens se consacrent presqu'exclusivement aux problèmes d'articulation. (...) il semble qu'on ne propose que des lectures. Or on ne parle pas de la même façon quand on lit et quand on s'exprime librement. "

VARNEY propose également un travail sur l'articulation des sons en particulier en insistant sur les confusions possibles faites généralement par les étudiants anglo-américains. Cette anticipation sur l'erreur constitue une orientation didactique forte qui n'est pas partagée par [LÉON, 1967] :
"Le fait de présenter à l'élève ce qu'il ne doit pas faire en même temps que ce qu'il doit faire peut prêter à critique, surtout si l'on a affaire à des débutants, mais tout dépend des conditions de travail et toute comparaison peut être profitable pourvu qu'elle soit judicieusement présentée".

Nous reproduisons ci-après des traductions d'extraits d'une des méthodes de J. VARNEY (enregistrée en 1937) (1956) intitulée : Prononciation Française ; Intonations ; Morceaux choisis. Nous appelons votre réflexion par des interventions entre parenthèses.

Introduction
Ce manuel couvre, systématiquement et graduellement, les phénomènes gouvernant la prononciation du Français Parisien Contemporain.
   (norme ; FLE)
Il présente des exercices et des extraits littéraires. Ces extraits ont été choisis parmi des auteurs français classiques et étudiés dans la plupart des high schools, colleges et universités américaines : Flaubert, Daudet, Maupassant, etc.
   (Lien avec les autres composantes de l'enseignement de la langue)
Une attention particulière a été apportée aux obstacles généralement rencontrés par les étudiants américains.
   (Analyse contrastive)
L'ordre de présentation suivant a été adopté : voyelles orales et nasales ; semi-voyelles ; consonnes ; e muet ; liaisons ; intonations ; révisions.
La méthode est la suivante : on étudie d'abord la voyelle isolée, puis dans des mots courts, puis dans de petites phrases, et enfin dans un passage littéraire. Cela permet à l'étudiant d'utiliser le son particulier qu'il vient d'apprendre à maîtriser dans un contexte plein de sens nécessitant à la fois le rythme et les inflexions françaises tout autant que l'articulation.
   (forme et sens ; mise en contexte des exercices)
La plupart des leçons présente des exercices complémentaires qui mettent en contraste deux voyelles du français ou plus que de nombreux anglophones sont enclins à confondre.
   (Analyse contrastive)
Jusque là, l'étudiant a utilisé de nombreuses intonations, à la fois dans les phrases courtes et dans les passages littéraires. D'autres leçons étudient systématiquement des intonations variées dans des phrases déclaratives, suspensives, interrogatives et exclamatives. Cette série s'achève avec un passage de DAUDET dans lequel on trouve tous les sons, un grand nombre d'exemples illustrant le traitement du e muet, les liaisons et un certain nombre d'intonations.
(...) Des diagrammes indiquant les montées et descentes intonatives accompagnent les leçons sur l'intonation. Les diagrammes et les groupes de sens ("thought groups") sont répétés deux fois alors qu'ils n'apparaissent qu'une fois sur le papier.
   (Aides visuelles)
Une innovation remarquable de cette nouvelle édition est l'évolution technologique en vingt ans, depuis la première édition. Il y a une pause suffisamment longue pour que l'étudiant répète le son, le mot, la phrase de l'enregistrement, et immédiatement suivant cette pause consacrée à l'imitation de l'étudiant, une nouvelle répétition du son, du mot, de la phrase sur l'enregistrement pour un entraînement supplémentaire à l'écoute et comme vérification / correction.
   (Stimulus / Réponse / Renforcement)
La pause est indiquée dans le texte par quatre points : ...
Chaque son, mot, phrase avec la pause et la répétition sont entre barres obliques pour identifier facilement chaque unité de parole. Chaque leçon s'achève avec le passage littéraire lu une deuxième fois mais sans pauses.

Première leçon
ou
u u u .... u u u

Le sou ... Le sou. / Le loup ... Le loup. / Le bout ... Le bout. / C'est tout ... C'est tout. / A vous ... A vous. / Elle coud ... Elle coud. / Tout d'un coup ... Tout d'un coup. / J'ai un sou ... J'ai un sou. / Elle bouge ... Elle bouge. / Le Louvre ... Le Louvre. / Tous les douze ... Tous les douze. / Vous êtes jalouse ... Vous êtes jalouse. /

Les deux amoureux .... Les deux amoureux / s'égarèrent parmi les bois ... s'égarèrent parmi les bois / une heure ou deux .... une heure ou deux / et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent .... et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent / va le demander aux sources bavardes ... va le demander aux sources bavardes / qui courent invisibles .... qui courent invisibles / dans la mousse .... dans la mousse /

Les deux amoureux s'égarèrent parmi les bois une heure ou deux et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse (A. DAUDET, "La chèvre de Monsieur Seguin").

Leçon 3
e fermé
e e e .... e e e

Le thé ... / Le dé ... Le thé. / Je vais ... / Je sais ... Je vais. / Prends-les ... Prends-les. / Le nez ... Le nez. / Les bébés ... Les bébés. / René est gai ... René est gai. / Je vais les donner ... Je vais les donner. / Ces bébés sont nés l'été passé ... Ces bébés sont nés l'été passé. / J'ai des rosiers ... J'ai des rosiers. /

Et ... Et / vêtue comme une femme du peuple ... vêtue comme une femme du peuple / elle alla chez le fruitier ... elle alla chez le fruitier / chez l'épicier ... chez l'épicier / chez le boucher ... chez le boucher / le panier au bras ... le panier au bras / marchandant ... marchandant / injuriée ... injuriée / défendant sou a sou ... défendant sou a sou / son misérable argent ... son misérable argent /

Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou a sou son misérable argent. (G. MAUPASSANT)