Pierre_Delattre_1903

Nous rapportons quelques renseignements biographiques sur Pierre DELATTRE (rassemblés par Albert VALDMAN, aujourd'hui Président de la plus grande association d'enseignants de langues vivantes aux Etats Unis), ainsi que quelques synthèses de ses articles, avant de rentrer dans le contenu de certains des manuels dont il est l'auteur.

Biographie
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extraits de The Encyclopedia of Language and Linguistics, Ed. R.E. ASHER, Pergamon Press, Pierre DELATTRE par Albert VALDMAN

Pierre DELATTRE est né en 1903. De premier rang dans le champ de la phonétique expérimentale et de la linguistique française, il a reçu de nombreux hommages : Fellow de l’Acoustic Society of America, Chevalier de la Légion d’Honneur.
Immigrant aux Etats Unis, DELATTRE a travaillé à University of Michigan, il a enseigné le français à Wayne State University, et a étudié à l’Institut de Phonétique de la Sorbonne. En 1941, il a intégré le corps enseignant de l’Universiy of Oklaoma où il a donné son cours renommé de français expérimental qui applique quelques uns des procédés de l’”Army Language School Method”. En 1947, il intègre l’University of Pennsylvania, ce qui le met au contact d’acousticiens de Massassuchets Institute of Technology (MIT), Bell Telephone Laboratories, et Haskins Laboratories.
DELATTRE a commencé sa carrière en phonétique articulatoire française avec un fort intérêt pour développer des applications pratiques pour apprendre le français à des apprenants américains. A la suite de la publication de “La durée des voyelles en français : étude expérimentale sur la durée des E d’un français" (1939), il publie plus de 40 articles sur divers aspects de la phonétique articulatoire française, et des applications pédagogiques.
L’approche de DELATTRE pour la correction phonétique est fortement influencée par les pionniers de la phonétique articulatoire : l'abbé ROUSSELOT, Paul PASSY, et Daniel JONES. Ce n’est que relativement tard, dans son magistral “Comparing the phonetic features of English, French, German and Spanish", qu’il travaille explictement avec la notion de phonème. Plutôt que de prétendre prédire des points très spécifiques de l’interférence phonologique, il présente les inventaires phonologiques de la langue maternelle et de la langue cible, en expliquant la prononciation imprécise de la langue cible par tranfert de procédés articulatoires natifs. Pour lui, la prononciation est directement liée à un mouvement articulatoire plutôt qu’a des unités linguistiques abstraites, et ce qui est compatible avec une version faible de la théorie linguistique de l’interférence appliquée à la physiologie. Un ensemble de procédés articulatoires incorpore une variété des traits de la langue cible, ainsi le correcteur phonétique doit se concentrer sur les relations intra-systémiques plutôt que de comparer la langue maternelle et la la langue-cible trait par trait.
Pendant ce temps à Pennsylvania, DELATTRE rencontre les chercheurs de Bell Telephone Laboratories, qui ont réalisés le spectrographe. A partir des spectrogrammes, des hypothèses peuvent être faites sur la correspondance entre les aspects du signal de parole et l’information phonologique. DELATTRE intègre l’équipe COOPER et LIEBERMAN (COOPER a développé le premier synthétiseur de parole : le Pattern Playback). Ensemble, ils représentent la première étape de la phonétique acoustique, découvrant méthodiquement les principaux indices perceptifs des phonèmes, et développant une théorie motrice de perception de la parole.
DELATTRE ne sépare pas la recherche pure de la recherche appliquée, et il ne l’a pas laissé à d'autres le soin d'appliquer les résultats de ses études expérimentales à la correction phonétique ("remedial phonetics"). Il a consacré beaucoup de temps et d’énergie dans sa carrière à la pratique.
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Pierre DELATTRE a beaucoup écrit dans The French Review, un périodique américain consacré à l'enseignement du français : culture et langue. Voici deux exemples de ses articles sur le travail auprès de professeurs de français et auprès d'étudiants.

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* 1 *

DELATTRE, Pierre, Un cours d'exercices structuraux et de linguistique appliquée, The French Review, Vol. XXXIII, N°6, May, 1960

Rapport du cours d'été de français à l'Institut du Colorado (1959) à des étudiants professeurs. Il y avait 2 solutions:
1. disséquer la matière d'un cours élémentaire; faire apprendre le contenu oral
2. améliorer leur prononciation, leur sûreté d'expression.
C'est 2 qui a été choisi.
Le programme n'a été décidé qu'après l'examen d'entrée. Résultats de l'examen:
Ils connaissaient à fond les règles de grammaire, MAIS
- pas automatiquement appliquées
- se fondaient sur l'abstraction écrite et non sur la réalité orale de la langue parlée
- articulaient mal et mauvaise prosodie.
Pour améliorer
1. facilité + énonciation -> exercices structuraux morphologiques et syntaxiques de la langue orale vraie
2. prononciation -> exercices structuraux phonologiques / phonétiques.
L'ordre: c'est la prononcaition qu'il faut d'abord améliorer.

REGLES LINGUISTIQUES
1. se dégager de l'écrit, du "masque de l'orthographe" pour découvrir la réalité sonore de la langue.
(différentes graphies, pas de différences phonétiques)
(mêmes graphie, différences phonétiques ex: les liaisons)
2. Les paires, par commutation (phonologique, morphologique, syntaxique)
3. Notion de structure
a. Position syntaxique
b. Entourage (ordre syntaxique)
c. Sons
d. Accentuation (+ pauses)
e. Intonation

MATIÈRE DU COURS

1er cours: symboles phonétiques
2-3-4 semaines: comparaison français / anglais
5-6-7-8 semaines: morphosyntaxique.

Pour la compréhension orale: dictée quotidienne en laboratoire (200-300 mots) avec transcription phonétique
Acquérir une connaissance définitive des dimensions articulatoires des consonnes et des voyelles.

4 traits distinctifs majeurs pour les voyelles
• langue : antérieur / postérieur
• lèvres : écartées / arrondies
• mâchoires : ouvertes / mi / fermées
• velum : relevé / abaissé

6 traits pour les consonnes
•lieu : lab / dent / alv / pal / vel / uvul.
• sourd / sonore
• oral / nasal
• occlusive / constrictive
• centrale / latérale (z/l)
• dure / mouillée (n, nj)

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* 2 *

DELATTRE, Pierre, Vers la méthode phonétique intégrale pour débutants, The French Review, vol. XVIII, N°2, Décembre 1944.

Les méthodes faisant la plus grande part à l'oral (Berlitz, Linguaphone) ne sont que des compromis entre méthode grammaticale traditionnelle et une méthode idéale exclusivement sonore.
"Le professeur de débutants doit provisoirement considérer la langue qu'il enseigne comme une somme d'habitudes articulatoires qu'il faut acquérir comme on acquiert des réactions automatiques." (HALL, Robert, Language and superstition, The French Review, XVII, 6, 381, note 14.)

[L'orthographe] rappelle "toujours à l'étudiant les sons de sa langue maternelle, ce qui crée en lui des réactions automatiques de mouvements articulatoires contre lesquels il a de la peine à résister et l'oblige à un effort de modification. Au lieu d'énoncer des sons purs de la nouvelle langue, il n'énoncera que des modifications de sa langue maternelle."
DELATTRE rapporte qu'un acteur de ses amis se fait lire son rôle pour l'apprendre tellement l'image visuelle des mots lui trouble la mémoire.
Primauté de l'image mentale.
L'aptitude à compendre la langue parlée est la qualité qui se développe le moins dans l'enseignement traditionnel.

Ordre d'apprentissage selon DELATTRE
1. Enseignement de l'alphabet phonétique
-intonation
-accent
-rythme
-syllabation

2. Principes généraux d'articulation
-antériorité du lieu d'articulation
-position de la langue
-jeu des lèvres
-détente

3. Enseignement des sons individuels d'une langue.

[Pourquoi ne pas commencer par les unités minimales (syllabe) et sa prononciation]
- Enseigner les sons par ordre de difficulté.
- Commencer par la liste des orthographes qui correspondent à chaque son peut être une représentation très morne et décourageante pour les jeunes élèves.

"Le phonographe peut faire ce que le professeur ne peut pas faire faute de temps. Cet instrument peut arriver à créer chez l'élève des réactions automatiques. Non seulement il répète sans se fatiguer, mais il répète sans varier - ce qui aide beaucoup le travail de la mémoire (...) Ainsi le disque fournit à profusion cet enseignement individuel que les professeurs- avec la meilleure volonté du monde- ne peuvent donner que pendant qq minutes par semaine".

Le procédé habituel (préparer sa leçon entre les cours et se faire interroger en classe) est inversé: la leçon est préparée en classe et l'épreuve est entre les cours.

DELATTRE est aussi l'auteur d'un article plusieurs fois repris sur ce qu'il appelle "Les Modes Phonétiques du Français" : il s'agit de caractéristiques générales du phonétisme français (en contraste avec l'anglais) qui sont une voie originale pour aborder la pratique phonétique, se rapprochant des caractéristiques globales recherchées dans le domaine de la qualité vocale (elles en font en tout cas partie). Cet article est fondamental car il résume en quelques traits généraux un grand nombre d'observations et d'analyses précises la prononciation du français.

LES MODES PHONÉTIQUES DU FRANÇAIS
(d’après [DELATTRE, 1951])

1. LE MODE “TENDU”

Le français se caractérise par une grande dépense d’énergie pour tendre les muscles d’articulation pendant la phonation.
-> stabilité et constance des timbres et des états articulatoires
-> pas de diphtongaison des voyelles ([e] et pas [ei], [o] et pas [ou])
-> pas d’affrication pour les consonnes ([J] et pas [dJ], [S] et pas [tS])
-> pas de diffusion dans les transitions ([A$] et pas [A$n], [O$] et pas [O$n]
-> pas d’inégalité rythmique entre les syllabes
-> pas de changement de hauteur dans la même syllabe

2. LE MODE “ANTÉRIEUR”

Les lieux d’articulation et les résonnances des sons se portent vers l’avant de la bouche, lèvres arrondies, projetées, langue bombée.
ex : Voyelles : la série antérieure labialisée propre au français [y, ø, œ]
Consonnes : le [R] français est dorsal, de forme convexe, qui favorise la résonnance antérieure.
le [R] rétroflexe américain est de forme concave, qui favorise la résonnance postérieure.

3. LE MODE “CROISSANT”

Pour les Voyelles, les Consonnes, les Syllabes : l’effort n’est pas porté au début pour se relâcher aussitôt (>), mais il commence doucement et augmente progressivement (<). En français, l’important est à la fin.
   -> le mouvement ouvrant de la syllabe domine en français    
   (importance de la voyelle).
   ex : “avec une amie” [a-vE-ky-na-mi]
   -> les consonnes finales se rattachent à la voyelle qui suit plutôt que
   la voyelle qui précède.
   ex : français : “nation” [na-sjO$], “nationalité” [na-sjo-na-li-te]
   anglais : “nation” [nei-S´n], “nationality” [nei-S´n-œl-ê-tê]
   -> pas d’aspiration après [p, t, k]

*
* 3 *

DELATTRE, Pierre, Les modes phonétiques du français, The French Review, 27, 59-63.

Sur le mode tendu
Pierre FOUCHÉ, célèbre phonéticien : "Nulle part la tension musculaire n'est comparable à celle qu'exige une prononciation française. Remarquons toutefois que ce travail intense ne se laisse pas voir : il est tout intérieur et le français en s'imposant une discipline musculaire des plus rigides ne trahit aucunement son effort... Par conséquent, forte tension musculaire et grande sobriété de la mimique phonatoire ".
[et la protusion alors???]
Le français n'a ni diphtongue, ni voyelle diphtonguée : bien que ses voyelles ne soient pas littéralement "pures", elles ont du moins le timbre infiniment moins changeant que les voyelles anglaises.
L'absence de diphtongaison notable des [e] et [o] s'attribue en premier lieu au mode tendu. La tension a éliminé les diphtongues du français (ainsi que les affriquées) au cours de la deuxième moitié du Moyen Age.

DELATTRE a produit de nombreux fascicules d'exercices de prononciation du français pour les étudiants anglo-américains ; nous en donnons quelques extraits représentatifs.

Les patrons d'échelons
Consiste à augmenter la phrase (mot à mot, mais parfois syllabe par syllabe) par la droite ou par la gauche.
Ici à droite (extrait de "French Speech Habits"), :

La demoiselle
La belle demoiselle
La belle demoiselle qui passe
La belle demoiselle qui passe là-bas est la voisine
La belle demoiselle qui passe là-bas est la voisine de Jeanne

1. Intonation
2. Rhythm
3. Accent
4. Syllabication

Dans "Principes de Phonétique Française : A l'usage des étudiants anglo-américains", Middleburry College, Vermont, second edition 1951, DELATTRE aborde avant tout les phénomènes liés à la syllabation.

I. LA SYLLABATION OUVERTE

En passant d'une syllabe à l'autre, le français n'anticipe pas les consonnes comme le fait manifestement l'anglais ; c'est pourquoi il tend à ouvrir toutes les syllabes (ouvrir les syllabes = les terminer par une voyelle).
Ecoutez un Français dire en anglais : a mute e, we must eat, et vous entendrez à peu de chose près : /´-mju-ti, wi-mU-stit/, tandis que la prononciation anglaise se rapproche plus de /´-mjut-i, wi-mUst-it/. De même vous comprendrez souvent : a name, a nice man, why chose, quand un Français voudra dire an aim, an ice man, white shoes. (phénomène de resyllabation).
Maintenant écoutez des étudiants américains de français prononcer un mot comme tombé et vous entendrez souvent /tO$mbe/ au lieu de /tO$-be/. Le son /m/ ainsi intercalé est approximativement un demi /b/ nasalisé : l'étudiant a fermé les lèvres pour le /b/ pendant que la voyelle nasale durait encore, et la portion du /b/ qu'il a articulée trop tôt a été nasalisée.
Ainsi en français, la coupe syllabique tend beaucoup plus qu'en anglais à précéder la consonne. De fait, elle précède nettement les consonnes simples : Pa-ris, et les groupes de consonnes dont la première est plus fermée que la seconde : pa-trie ; et quant aux groupes de consonnes dont la première est plus ouverte que la seconde : partie, la coupe se fait dans le cours de la première consonne, beaucoup plus près du début du groupe qu'en anglais.

CONSEILS PRATIQUES
Pour arriver à syllaber correctement, il faudra donc vous débarasser de l'habitude d'anticiper la consonne.
A cet effet, efforcez-vous sans cesse de faire la séparation syllabique après la voyelle. Ce sera souvent une exagération, mais il ne faut pas avoir peur de dépasser le but pendant la période corrective. travaillez donc soigneusement vos textes en syllabant ainsi :

Les inspecteurs ne le remarqueront pas
/le-zE$-spE-ktπ-Rn´-lR´-ma-Rk´-RO$-pa/

La bonne observance de la syllabation ouverte aide du même coup à vaincre plusieurs autres difficultés. Par exemple :

1. Cela empêche de faire des distorsions de voyelles dans le cas où il y a désaccord entre la position des organes pour la voyelle et pour la consonne suivante : si /œ/ est souvent méconnaissable devant /l/, seu-lement, c'est parce que la langue se soulève trop tôt, par anticipation consonantique.

2. Cela évite de manquer la prononciation de /´/ après des groupes de consonnes dont la première est ouverte. Si vous syllabez : fo-rte-ment, /´/ a deux consonnes d'appui et se maintient comme il le doit ; mais si vous syllabez : for-te-ment, /´/ n'a plus qu'une consonne d'appui et tombe (ou tombe à moitié ce qui est pire) : /fOr-tmA$/.

3. Cela aide à ne pas vocaliser les /l/ (dark l anglais) devant consonne :
ca-lmé, fi-lmé, seu-lement, a-lti-tude, so-ldat, in-du-lgent.

(...)

III. LE RYTHME

Ce qui constitue le rythme le plus caractéristique du français, c'est la succession régulière des syllabes. On dit que le français a un rythme monosyllabique, parce que l'unité de rythme, la portion du langage qui revient à intervalles égaux, c'est la syllabe -- une syllabe. Les syllabes sont perçues comme égales parce qu'elles ont toutes à peu près même force (intensité), et toutes à peu près même durée sauf la dernière. C'est surtout par cette égalité syllabique que le rythme français se distingue du rythme anglais. En anglais, les syllabes sont nettement inégales de force et de durée. L'unité de rythme est un groupe de syllabe dont une seule est forte. Les syllabes faibles se groupent autour de la syllabe forte sans ordre fixe. Le rythme est produit par le retour des syllabes fortes à intervales plus ou moins égaux.

L'égalité syllabique a fait comparer le rythme du français aux perles d'un collier, aux grains d'un chapelet, aux battements du cœur, etc. Bien qu'il soit un peu saccadé, ce rythme n'est ni dur (les syllabes sont croissantes, elles commencent doucement), ni lourd (grâce à la tension et au vocalisme). Il est à la fois saccadé et doux, clair et lié.

CONSEILS PRATIQUES

1. Travaillez le rythme syllabique avec mesure et tension :
a) en comptant : 1-2-3-4-5, j'ai déjà fini, asseyez-vous donc.
b) en accompagnant les syllabes d'un mouvement rythmé tel qu'un tapotement de la main :
/Je-de-Ja-fi-ni/, /a-se-je-vu-dO$/
c) en pensant aux voyelles ; c'est leur égalité, plus que celle des syllabes entières, qui donne l'impression d'égalité syllabique :
/Je-de-Ja-fi-ni/, /a-se-je-vu-dO$/

2. Veillez à ne pas mutiler la régularité syllabique par des demi /´/ : il faut qu'ils remplissent la syllabe ou qu'ils disparaissent entièrement. Pour appartement, dites soit /a-pa-Rt´-mA$/ soit /a-pa-RtmA$/ mais rien d'intermédiaire.

3. Gardez-vous des rythmes binaires.
Comparez la phrase de DICKENS :
"The dogs would wag their tails as though they said : no eye at all is better than an evil eye"
à la phrase de CHATEAUBRIAND :
"Je me revois enfant, rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frères, et puis, quatre ans plus tard, un grand jeune homme déjà sévère, aux lèvres pâles..."
Les deux phrases se prêtent à appuyer sur toutes les syllabes paires. C'est bien pour la phrase anglaise ; ce serait désastreux dans la phrase française. Voyez si vous pouvez dire la phrase française en donnant autant de force aux syllabes impaires qu'aux syllabes paires.

4. Combattez spécialement les syllabes fortes à la pénultième :
J'ai essayé, j'ai demandé, continuez, il m'a invité, ma composition, expliquez, commencez, Mississipi, Alabama, Philadelphie.
   (analysez ce corpus)

5. Combattez aussi les syllabes faibles à la pénultième après une antepénultième trop forte :
J'ai fini, vous comprenez, Américain, comment allez-vous, vendredi, mercredi, appartement.

(...)

XV. L'ENCHAÎNEMENT VERBAL

Dans le cours des phrases, l'anglais tend à découper les mots, à les individualiser, à faire sentir leurs limites. Il ne dit pas a name comme an aim.
Le français, au contraire, enchaîne les mots, quitte à perdre de vue leurs limites. D'où l'impression unie, liée, que donne la chaine parlée. Les syllabes ne cherchent nullement à éviter de chevaucher les mots :

Cette affaire ajoute encore une autre erreur
/sE-ta-fE-Ra-Ju-tA$-kO-Ry-no-tRe-RπR/

L'habitude de découper les mots est difficile à vaincre. Elle réapparaît sans cesse sous des formes comme /dez ?aRbR/ (/?/ représente un coup de glotte) pour /de zaRbR/, /kEl ?πR/ pour /kE lπR/. Il est donc bon de travailler l'enchaînement des mots comme une difficulté à part.

L'enchaînement verbal en français est surtout une extension au principe de "syllabation ouverte" aux syllabes qui chevauchent deux mots : passe ici /pa-si-si/, Jacques raccroche /Ja-kRa-kROS/ ; mais l'enchaînement de voyelle à voyelle : va en haut /va-A$-o/, offre aussi quelques difficultés aux étrangers. Nous étudierons donc ces trois cas d'enchaînement :
(a) consonne - voyelle : tout au, toute au
(b) consonnne - consonne : toute l'eau
(c) voyelle - voyelle : tout haut, toute haute

A. ENCHAÎNEMENT VERBAL "CONSONNE - VOYELLE"

La consonne d'enchaînement peut être une consonne qui se prononcerait de toute façon dans le mot isolé : petite amie ("enchaînement" proprement dit) ou une consonne qui serait muette dans le mot isolé : petit ami ("liaison"). Dans les deux cas, on s'efforcera d'ouvrir la dernière syllabe du premier mot comme si c'était la syllabe intérieure d'un mot : petitesse ; et de faire succéder les syllabes d'une manière aussi coulante, unie, liée, que si c'étaient les syllabes successives d'un mot.

Enchaînement

facile à dire, elle aussi, un monde étrange, quelle histoire, votre élève, pense à tout, entre ici, celui qu'il a vu

Liaison

il est ouvert (comme il est tout vert), un invalide (comme un nain valide), c'est un œuf (comme c'est un neuf) les aunes (comme les zones),
cinq ânons (comme cinq canons), trop heureux (comme trop peureux),
le premier homme (comme le premier rhum), un hectare (comme un nectar)

B. ENCHAÎNEMENT VERBAL "CONSONNE - CONSONNE"

Nous rencontrons ici une des manifestations les plus frappantes de la tendance française à la syllabation ouverte : même devant une autre consonne, la consonne finale d'un mot tend fortement à passer au mot suivant.

attape-les /a tRa-ple/, notre petite reine /nO-tR´-pti-tREn/
coupe donc tout /ku-pdO$-ktu/, tu as bonne mine /t˙a-bO-nmin/
il pense que tu manges trop /i-lpA$-sk´-ty-mA$-JtRo/
quelle belle pomme /kE-lbE-lpOm/, il part pour Paris /i-lpa-Rpu-Rpa-Ri/

B. ENCHAÎNEMENT VERBAL "VOYELLE - VOYELLE"

En passant d'une voyelle à l'autre, veillez à ne pas faire d'interruption de la voix, mais seulement une diminution de tension entre les deux voyelles. Gardez-vous surtout de séparer les deux voyelles par "un coup de glotte".

un entretien étrange, un accident affreux, un garçon ennuyeux,
il va à Arles, j'en ai eu un à apprendre, Jean a été en haut

Travaillez spécialement le cas de l'e caduc final qui devient syllabique devant un h aspiré.

une hache /y-n´-aS/, cette hauteur /sE-t´-o-tπR/, votre haie /vO-tR´-E/,
il parle haut /i-lpa-Rl´-o/, il chante haut /i-lSA$-t´-o/

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REMARQUE : Bien que l'analyse instrumentale décèle une différence entre un signalement et un signe allemand, l'encrier et l'encre y est, tout uni et toute unie, etc., nous n'en tenons pas compte du point de vue des habitudes de syllabation ouverte.
Cependant, du point de vue des la qualité des consonnes enchaînantes, il est bon de savoir que :

(a)   la consonne initiale de mot a une tension plus croissante que la consonne initiale de syllabe intérieure :
les tas -- l'état, ce coup plaît -- ce couplet, les sens -- l'essence ;

(b)    la consonne initiale de syllabe intérieure a une tension plus croissante que la consonne de liaison :
quelle fatalité -- quel fat alité, parler de l'Italie -- parler de lit à lit (liaisons d'ailleurs artificielles ou extrêmement rares),
un désagrément -- un des agréments, un désespoir -- un des espoirs.

(c)    la consonne de liaison a une tension plus croissante que la consonne d'enchaînement devant voyelle :
petit ami -- petite amie, ses images -- seize images, très humain -- treize humains, divin enfant -- divine enfant, bon élève -- bonne élève.

(d)   la première des deux consonnes initiales de mot a une tension plus croissante que la consonne d'enchaînement devant consonne :
coup plaît -- coupe-les, une pluie drue -- une pluie de rue, pas drôle -- pas de rôle, trois petits trous -- trois petites roues.

DELATTRE est également célèbre pour ses tongue twisters dont l'intérêt est aujourd'hui contesté : pourquoi tenter de faire produire une répétition excessive de certains sons à des étudiants étrangers quand ces suites représentent parfois déjà des difficultés pour les natifs ? D'autre part le sens n'est pas central. Son manuel "Les difficultés phonétique du français" propose un grand nombre d'énoncés de ce type, que les fans de DELATTRE connaissent encore.

LE TIMBRE DES VOYELLES
(Chaque voyelle est donnée :
   a. en syllabe ouverte accentuée,
   b. en syllabe fermée accentuée
   c. en syllabe inaccentuée,
à moins que l'une de ces positions n'existe pas en français)

i
Voici l'étourdi qui parie qu'il aura fini sa chimie à midi
La cousine qu'il visite habite vis-à-vis de l'île
La timidité de Virginie lui rendit la vie difficile.

u
Ce goulu a voulu tout ce qu'il a vu sur le menu
La mule du juge butte contre le mur
Le mur murant Namur rend Namur murmurant

ou
Ces filous cache tous ses sous dans un trou
Les troupes sont en route depuis douze jours
Pouvez-vous toujours trouver ce que vous voulez

e fermé
Laissez l'aîné des bébés chez les Léger cet été
Préférez-vous vraiment les théières légères

e ouvert
Cette bergère mène ses chèvres derrière la ferme
Il a servi la septième section à la perfection

e ouvert et e fermé
Elle préfère aller chercher son dessert chez elle
Hélène déteste rester ferme avec ses élèves

Mais le corpus réservé au travail sur le rythme (regroupement de mots présentant le même nombre de syllabe à base de calques ("cognates") français anglais présentant le même nombre de syllabes ; exemple : 1-2-3-4-5 : administration, communication, ... est plus intéressant.
On retiendra de DELATTRE le contrôle étroit des corpus proposés, leur organisation systématique, ainsi que sa grande connaissance des problèmes phonétiques en général et de prononciation des anglo-américains en français en particulier, ainsi que les incidences observables techniquement par l'analyse du signal de parole.

En 1965, il produit son "Comparing phonetic features of French, English, German, and Spanish" ouvrage majeur qui rassemble des analyses contrastives entre les langues concernées tant sur le plan suprasegmental que segmental. Des illustrations par des procédés de phonétique expérimentale (spectrogrammes, ciné-radiographies) attestent certaines observations. Si vous avez la chance de trouver cet ouvrage, consultez-le !

[LÉON, 1967] conclut sur cette période :
"Les méthodes phonologiques et phonétiques connaissent un développement brillant surtout grâce à Ch. C. FRIES et à P. DELATTRE, qui remettent en valeur la notion fondamentale de comparaison linguistique. Cette notion de comparatisme fera de grands progrès partout. Aux Etats Unis grâce au Center for Applied Linguistics, dirigé par Ch.A. FERGUSON, qui entreprendra avec ses chercheurs, des études comparatives systématiques. Des tentatives semblables auront lieu en Grande Bretagne avec P. STREVENS, J. CATFORD, au Canada avec W.C. MACKEY... En France, des équipes spécialisées se sont aussi créées ou se sont développées autour des chefs de file, à Paris avec G. CAPELLE, à Strasbourg avec G. STRAKA, à Aix avec G. FAURE, à Besançon avec B. QUEMADA, à Toulouse avec P. RIVENC."