Cela aura été une marque d'oral caractéristique de Jacques Chirac (dont se sont servis tous ses imitateurs comiques), puis de bon nombre de politiques et c'est devenu aujourd'hui une marque d'oral propre à une catégorie sociale : les communicants de prestige. De quoi s'agit-il ? En termes phonétiques, il s'agit du phénomène de joncture rapporté à la liaison. Et plus particulièrement ici, il s'agit de la migration de la consonne de liaison dans sa syllabe d'origine, alors que la consonne de liaison est traditionnellement prononcée dans la syllabe suivante. Pierre Encrevé a avec justesse nommé le phénomène : la liaison sans enchaînement [ENCREVÉ, Pierre, 1988, La liaison avec et sans enchaînement, Paris : Seuil].

Exemple : "Il faut intervenir", prononcé en un seul groupe rythmique est communément syllabé de la façon suivante : il-fau-tin-ter-ve-nir. La consonne de liaison T appartient à la syllabe suivant le mot "faut", ce qui a pour conséquence de produire des syllabes ouvertes, c'est-à-dire des syllabes se terminant par une voyelle. Mais lorsqu'on marque une hésitation avant la liaison, il y a deux possibilités : ne pas faire la liaison, ce qui est  dévalorisant en termes de registre de langue, ou adopter l'habitude de prononcer les consonnes de liaison dans leur syllabe d'origine : "Il faute", "On doite", "Ils sonte", "Depuise"... en espérant que le mot suivant commence bien par une voyelle pour justifier la liaison d'emblée réalisée. Sinon, on s'approche du pataquès : "Ils sonte... persuadés". Ces liaisons sans enchaînement produisent des syllabes fermées (se terminant par une consonne), très largement minoritaires en français parlé.

La pratique des liaisons a toujours été liée aux registres de langue. Plus de liaisons = registre plus formel. Mais la donne moderne est plus complexe, on joue plus facilement avec la confusion des registres. On peut entendre "dans#une heure" prononcé sans liaison par des intervenants réguliers sur France Culture, alors que sur France Inter, Bernard Guetta prononce sa chronique quotidienne de géopolitique avec des liaisons dignes d'André Malraux.

Dans Le Français ordinaire, Françoise Gadet précise que la liaison sans enchaînement permet la combinaison de deux tendances contradictoires : effectuer une liaison (socialement valorisante) et faire porter l’accent d’insistance sur la première syllabe du mot (l'accent barytonique si prisé des communicants, évoqué dans d'autres messages de ce blog). On l'entend bien dans les extraits suivants.

Nous sommes loin de l'enseignement des liaisons en FLE et les spécialistes de la liaison sans enchaînement (LSE) sont allés bien plus avant dans la description et l'analyse du phénomène, mais c'est une interview du Docteur Irène Frachon entendue ce matin à la radio et présentant un excès de liaisons sans enchaînement qui est à l'origine de ce message...

Et vous, vouz... #Arrive-t-il de pratiquer la liaison sanz... # Enchaînement?