Lorsqu’on demande à un locuteur français natif de lister les voyelles du français, il répond inévitablement : A, E, I, O, U, Y. Etant lettré, il restitue les voyelles du français comme il les a apprises : dans l’ordre alphabétique et à des fins orthographiques.

Lorsqu’on demande au même locuteur natif de lister les voyelles « phonétiques » du français, il demeure généralement perplexe. Il convient que [u] est une voyelle correspondant au digraphe OU. Les accents ajoutés sur la lettre E lui permettent de distinguer E ([œ]), É ([e]) et È, Ê ([ɛ]). La différence entre [ø] et [œ] lui est généralement plus difficile à admettre car cela correspond à une seule graphie EU. De même pour [o] et [ɔ], pour lesquelles il cherche des règles orthoépiques impliquant les graphies AU, EAU… (Il est rarissime qu’il évoque les voyelles nasales, les digraphes impliquant toujours les lettres N ou M ce qui ne permet plus à ces combinaisons d’être considérées comme des voyelles).


Nous allons nous intéresser aux voyelles d’aperture moyenne (elles se trouvent au milieu du trapèze vocalique, dans des encadrés gris du schéma ci-dessus) [e, ɛ, ø, œ, o, ɔ]. Ces voyelles retiennent souvent fortement l’attention des enseignants et des étudiants pour des raisons qui ne me semblent pas toujours bonnes. On entend souvent la question : faut il prononcer [e] ou [ɛ] ? quelles sont les règles ?

L’usage de ces voyelles n’est pas très compliqué si l’on prend en compte deux notions : la structure phonétique de la syllabe dans laquelle ces voyelles apparaissent (syllabe ouverte = syllabe qui se termine par une voyelle prononcée ; ou syllabe fermée = syllabe qui se termine par une ou plusieurs consonne(s) prononcée(s)) ; et la notion d’archiphonème (que nous verrons plus bas). Le recours à ces deux notions semble pour certains compliquer la question à un point tel qu’ils préfèrent reléguer l’usage des voyelles d’aperture moyenne dans les limbes des mystères phonétiques.

Pourtant, rien de mystérieux ni de si compliqué ici. J’espère le prouver dès maintenant. L’explication est peut-être un peu longue et il faut distinguer l’essentiel de l’accessoire, mais rien de bien compliqué.

 

Commençons par un rappel :

0. Les voyelles d’aperture moyenne sont attestées par des paires minimales (mots dont le sens varie par la substitution d’un seul phonème) ce qui leur confère le statut de valeurs distinctives au même titre que toutes les autres voyelles du français.

- [e] s’oppose à [ɛ] dans de très nombreuses paires dues à la conjugaison : l’opposition de l’infinitif en –ER et du passé composé avec l’imparfait (je vais chanter = j'ai chanté / je chantais); l’opposition - pratiquement disparue - du futur (je ferai) avec le conditionnel (je ferais).

- [ø] s’oppose à [œ] dans quelques très rares paires : jeûne / jeune ; veule / veulent. Monique Callamand (1981) ajoute : meule (foin) / meule (à aiguiser) et meuble (adjectif) / meuble (nom).

- [o] s’oppose à [ɔ] dans un certain nombre de paires : paume / pomme ; saute / sotte ; nôtre / notre ; vôtre / votre ; l’auge / loge ; m’ôte / motte ; heaume / homme ; rauque / rock = roc ; Beauce / bosse ; (La) Baule / bol ; côte / cote ; haute = hôte / hotte ; pôle = Paule / Paul ; môle / molle ; taupe / top ; saule / sol ; hausse / os ; Maure / mort ; Maude / mode ; khôl / col ; Côme / comme ; cône / conne ; beauf / bof … (Merci de me signaler les paires manquantes !)

Il y a donc bien 6 voyelles d’aperture moyenne en français : [e, ɛ, ø, œ, o, ɔ].


 

Observons maintenant ce qui se passe dans la syllabe accentuée (la dernière syllabe du groupe rythmique).

1. En syllabe accentuée, l’usage de ces voyelles suit largement une tendance forte (ce n’est pas une règle) qui prend en compte la structure phonétique de la syllabe : syllabe ouverte = se terminant par la voyelle ; syllabe fermée = se terminant par une ou plusieurs consonne(s). Cette tendance s’énonce en deux temps.

(1). On trouve en syllabe ouverte le plus souvent les voyelles les plus fermées [e, ø, o] : la lettre B [be], Un peu [pø], C’est faux [fo] (et toujours dans le cas de [ø, o]) ;

(2). On trouve en syllabe fermée très majoritairement les voyelles les plus ouvertes [ɛ, œ, ɔ] : la lettre F [ɛf], J’ai peur [pœR], C’est fort [fɔR] (à part les paires minimales – qui sont toutes des syllabes fermées) et les contrexemples de cette tendance, voir ci-dessous).

 

Il existe selon les paires de voyelles des contrexemples plus ou moins nombreux au versant (2) de cette tendance générale.

[e] en syllabe fermée : n’existe pas en français standard.

[ø] en syllabe fermée : par [z] : amoureuse, courageuse, travailleuse… ; par [t] ou [tR] : émeute, neutre, feutre

[o] en syllabe fermée : quand la graphie est AU sauf devant [R] : faute, jaune, chauffe, sauce, pauvre ; quand la graphie est Ô : trône, rôle, dôme… ; devant [m] ou [n] dans les mots scientifiques : zone, atome, hexagone, chrome… ; devant [s] dans les mots suivants : grosse, fosse, adosse, endosse.

On insistera dans l'enseignement sur la tendance générale et on ne commentera éventuellement les contrexemples que lorsqu'on en rencontrera (et c'est pour cela que je ne les ai mentionnés qu'en petit!).

 

Un cas à part : [e/ɛ] en syllabe accentuée ouverte

Nous avons vu qu’il existe de très nombreuses paires minimales en syllabe ouverte attestant de l’opposition [e/ɛ]. Or, et de plus en plus, certains mots traditionnellement prononcés [ɛ] sont aujourd’hui produits [e].

Doivent être prononcées [e], les graphies : ER (aller, dîner, boulanger, léger – sauf quelques rares mots : mer, fer, hiver, cancer…), É (allé, dîné, santé), ÉE (rosée, allée), EZ (nez, allez).

Devraient être prononcées [e], mais sont parfois prononcée [ɛ] : la graphie AI : je ferai, le quai, c’est vrai, un balai… ; la graphie ES : les, des, ces, mesOn peut donc considérer ici que le choix du timbre est libre puisque c’est ce que les apprenants entendront auprès des locuteurs natifs.

Devraient être prononcées [ɛ] mais sont de plus en plus souvent produits [e] : les graphies -ET : un billet, un ticket... ; -AIS : jamais, tu savais… ; -AIT : du lait, l'imparfait, il savait… ; -AIENT : ils savaient… ; -AIE : la craie, que j’aie… ; -AID : laid ; -AIX : la paix ; -AY : Viroflay. Mais aussi les graphies -È : dès que, du grès, -Ê : dans la forêtOn peut donc considérer ici que le choix du timbre est libre puisque c’est ce que les apprenants entendront auprès des locuteurs natifs.

 

 

Conclusion 1 : A part les paires minimales, les contrexemples et le cas particulier de [e/ɛ], le français suit une tendance générale forte en syllabe accentuée : les syllabes ouvertes présentent toujours les voyelles les plus fermées, les syllabes fermées présentent les voyelles les plus ouvertes. Transmettre cette tendance forte aux apprenants de FLE constitue une priorité dans l’apprentissage. Dans tous les cas, le locuteur natif sait précisément en syllabe accentuée la voyelle qu’il doit utiliser et c’est celle qu’il attend dans la production de son interlocuteur.

 


Voyons maintenant ce qu’il en est en syllabe inaccentuée (c’est-à-dire toutes les syllabes du groupe qui précèdent la syllabe accentuée).

2. En syllabe inaccentuée, la situation est très différente. Pour l’illustrer je demande en cours de transcrire le mot : « L’Europe ».

Tout le monde s’accorde à transcrire la syllabe accentuée avec la même voyelle [‘Rɔp]. Nous venons de voir qu’en syllabe accentuée, le locuteur natif connaît précisément la valeur de la voyelle moyenne qu’il faut utiliser. Par contre, les avis divergent pour la transcription de la voyelle de la première syllabe – syllabe inaccentuée, [ø] ou [œ]. On obtient donc [lø ‘Rɔp] ou [lœ ‘Rɔp] sans que l’on puisse attribuer à l’une ou l’autre prononciation une appartenance régionale ou nationale. Autrement dit, le choix de la voyelle d’aperture moyenne dans cette position de syllabe inaccentuée est libre : [ø] ou [œ].

Et vous, transcrivez-vous [lø ‘Rɔp] ou [lœ ‘Rɔp] ? Attribuez-vous à la prononciation qui n’est pas la vôtre une origine régionale ou nationale ? (La réponse attendue est « Non »).

Poussons le test un peu plus avant en transcrivant maintenant le mot « européen ». La syllabe accentuée est [‘ɛ̃]. Mais les voyelles d’aperture moyenne des syllabes inaccentuées peuvent être [ø] ou [œ] pour la première syllabe, [o] ou [ɔ] pour la deuxième syllabe, et même [e] ou[ɛ] pour la troisième syllabe et ce malgré la graphie É.

Et vous, transcrivez-vous [øRope‘ɛ̃] ou [œRɔpɛ‘ɛ̃] ou toute autre combinaison ([øRɔpe‘ɛ̃], [øRopɛ‘ɛ̃], [øRɔpɛ‘ɛ̃], [œRopɛ‘ɛ̃], [œRope‘ɛ̃], [œRɔpe‘ɛ̃])? Attribuez-vous aux prononciations qui ne sont pas la vôtre des origines régionales ou nationales ? (La réponse attendue est « Non »).

 

De nombreux phonéticiens, François Wioland en tête, proposent d’utiliser les archiphonèmes [E], [Œ] et [O] pour illustrer la possibilité offerte au locuteur dans les syllabes inaccentuées d’user des voyelles les plus ouvertes, des voyelles les plus fermées ou de timbres intermédiaires, sans conséquence.

Ainsi, dans le n° 318 (nov.-déc.2001) du Français dans le monde, François Wioland précise l’usage des archiphonèmes dans un article intitulé : « Que faire de la graphie « e » ?

« [Œ] et [E] sont deux des trois voyelles orales d’aperture moyenne du français. Or en syllabes inaccentuables ouvertes, c’est-à-dire en syllabes non finales de mots, les oppositions de timbres [e]/[ɛ], [ø]/[œ] et [o]/[ɔ] sont neutralisées au profit d’un timbre moyen que l’on peut représenter par les archiphonèmes correspondants [E], [Œ], [O]. Nous proposons donc à titre d’exemples, contrairement aux dictionnaires, y compris le cédérom du Petit Robert (version 1996), qui semblent ignorer l’existence de syllabes inaccentuables :

- [E] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « les élèves » [lEzE’lɛv], « vous aimez » [vuzE’me], « essayez » [EsE’je]; « mon pays » [mɔ̃pE’i], « la météo » [lamEtE’o], du plaisir » [dyplE’ziR], etc.

- [Œ] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « peut-être » [pŒ’tɛt(R), « à jeudi » [aʒŒ’di], « au deuxième » [OdŒ’zjɛm], « un œillet » [œ̃nŒ’jE], « veuillez reprendre » [vŒjeRŒ’pRɑ̃d(R)], etc.

- [O] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « au soleil » [OsO’lɛj], « les copains » [lEkO’pɛ̃], « la monotonie » [lamOnOtO’ni], « du beaujolais » [dybOʒO’lE], « à l’opposé » [alOpO’ze], etc. »

 

Conclusion 2 : En syllabes inaccentuées, le timbre des voyelles d’aperture moyenne est libre, du plus ouvert au plus fermé, en passant par des timbres intermédiaires. L’usage des archiphonèmes dans les syllabes inaccentuées traduit la réalité des productions des locuteurs natifs. C’est pourquoi il est important de transmettre ce principe simple et fonctionnel aux étudiants de FLE. Aux étudiants à qui le choix fait peur, on peut toujours conseiller de suivre la tendance générale des syllabes accentuées : les voyelles les plus fermées en syllabe ouverte, les voyelles les plus ouvertes en syllabe fermée.

 

Conclusion 1 + 2 : Les voyelles d’aperture moyenne suivent en syllabe accentuée le plus souvent une forte tendance générale – ce qui constitue une priorité dans l’apprentissage, et présentent en syllabe inaccentuée des timbres libres (+ ouvert ou + fermé). Cela illustre encore une fois l’importance des syllabes accentuées, finales de groupes rythmiques, dans lesquelles les voyelles ont un timbre canonique : c’est pour cela qu’on commence toujours par travailler les phonèmes dans cette position accentuée.

 

J’espère avec ce long message avoir éclairci la question de ces voyelles mystérieuses, mais je tiens à attirer l’attention du lecteur sur le fait que c’est moins le choix [+ ouvert] ou [+ fermé] qui importe en FLE, que les oppositions des archiphonèmes entre eux  pour distinguer [E] et [Œ] (les professeurs / le professeur, peu importe que les articles soient prononcés ouvert ou fermé, il faut seulement distinguer le singulier du pluriel) et [Œ] et [O] (un peu / un pot). C'est un problème bien plus crucial, que l’on rencontre plus fréquemment en phonétique du FLE et qui nécessite souvent un travail important.