Comment prononcez-vous  : « Une fenêtre » ?

1. [ynfœ'nɛtʁ] (comme peur)  ou  2. [ynfø'nɛtʁ] (comme peu)?

Attribuez-vous à la prononciation qui n’est pas la vôtre
une origine régionale ou étrangère ?
(
La réponse attendue est « Non ! »).

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Mais peut-être pensez-vous dans ce cas précis prononcer une voyelle différente de [œ] ou [ø] ? Un timbre intermédiaire entre ces deux voyelles (comme expliqué dans un message précédent, puisque l’on est en syllabe inaccentuée) ? Ou peut-être pensez-vous au symbole [ə] que vous rencontrez dans les dictionnaires, et que vous connaissez sous le nom de « e caduc », « e muet », « e instable » ou sous sa terminologie phonétique très prisée des étudiants : « le schwa » (c’est le nom du symbole phonétique [ə]) ? Mais votre prononciation de [ə] diffère-t-elle réellement de [œ][ø] ou d’un timbre intermédiaire entre ces deux voyelles antérieures arrondies ?

[ə]

Dans « Que faire de la graphie “e” ? » (Le français dans le monde, n°318, nov-déc. 2001, pp. 32-33), François Wioland écrit :

« La transcription par [ə] employée habituellement donne à penser qu’il pourrait s’agir d’une prononciation particulière […] Au plan strictement phonétique, cette représentation est trompeuse car elle correspond à une voyelle centrale non labialisée (« e » central) qui n’existe pas dans le système français. Lorsque cette voyelle inaccentuée est prononcée, elle est réalisée labialisée et antérieure (son [Œ]).

En réalité tout se passe comme si le symbole [ə] était systématiquement attribué à la graphie « e », qu’elle soit prononcée ou qu’elle soit muette. C’est dire combien cette représentation n’est en rien comparable aux autres transcriptions vocaliques. Elle ne se situe pas sur le même plan et il est didactiquement préjudiciable de la présenter sur le même plan que les voyelles qui sont accentuables. L’apprenant retient à l’usage qu’il s’agit d’une voyelle qui peut devenir muette d’une façon qui lui paraît le plus souvent aléatoire tout en constatant très vite qu’on ne lui dit pas comment la prononcer lorsqu’elle se prononce […]

Or ce qui importe au plan didactique c’est de savoir :

- d’une part comment prononcer cette voyelle lorsqu’elle n’est pas muette, comme par exemple dans le mot phonétique « vendredi » ? Réponse : par [Œ] au même titre que les autres voyelles d’aperture moyenne [E] et [O] en syllabe inaccentuable et certainement pas par [ə] qui ne dit rien de clair sur sa prononciation […]

- d’autre part comment prononcer les consonnes mises en contact par l’amuïssement de cette voyelle ? […]

Quant à la question de savoir pourquoi cette graphie « e » est parfois prononcée, parfois muette, la réponse ne peut être donnée que dans un contexte rythmique et phonétique (les structures syllabiques et les suites de consonnes). »

 

Rappel

Le symbole [ə] est utilisé dans les transcriptions phonétiques par tradition, et il est attribué à la graphie « e », dans la plupart des cas pour marquer son potentiel effacement : « C’est le petit » prononcé [sEləpə'ti] ou [sElə'pti] ou [sElpə'ti]. Mais on utilise aussi ce symbole pour transcrire la graphie « e » dans des mots dans lesquels il ne peut être effacé (ex : « Mercredi » [mɛʁkʁə'di]). Dans les deux cas (potentiellement effaçable ou non) sa réalisation est sujette à d’importantes variations de [œ] à [ø] sans que l’on puisse leur attribuer une marque d’accent régional ou étranger.

L’usage de l’archiphonème [Œ], de [ø] et [œ] au besoin, est donc suffisant en FLE. Quand elle est prononcée, cette voyelle l’est complètement comme n’importe quelle autre voyelle, avec le même rythme syllabique que les autres syllabes inaccentuées du groupe rythmique : « Un appartement » [ɛ̃-na-paʁ–tŒ-'mɑ̃] et non pas *[ ɛ̃-na-paʁ–tə-'mɑ̃].

 

 

Quand la lettre « e » n’est-elle pas prononcée ?

La présence ou l'absence de « e » dépend du niveau de discours du locuteur (moins d’effacements en registre soutenu), du débit (moins d’effacements en débit lent), de l'expressivité (les mamans effacent peu cette voyelle dans les consignes à leurs enfants : « Je ne veux pas que tu le refasses ! »), de l'origine régionale du locuteur (par exemple le « e » final est prononcé en français méridional, sous une forme allant de [œ] à [ɒ]).

En français standard, la présence ou l'absence de la voyelle dépend de la position qu'elle occupe dans le mot.

• « e » n’est pas prononcé en finale de mot : une chais(e), la Franc(e). Il permet la prononciation de la consonne précédente (petit / petite). Il n'y a que dans les chansons et parfois en poésie que le « e » est prononcé en finale de mot ("Douce France" de Charles Trénet : [dus-fʁɑ̃s] en parole mais [du-sə-fʁɑ̃-sə] dans la chanson ; "Frère Jacques" : [ɛʁ-ʒak] en parole, mais [ɛ-ʁə-ʒa-kə] dans la chanson.)

• « e » est prononcé en finale à l'impératif. Par exemple : Dis-le !, Répète-le !

• « e » est généralement prononcé en tout début d'énoncé. Par exemple : Que dis-tu ?, Ne dis rien, Le film, mais Je n(e) dis rien, T’as vu l(e) film ?

Mais « e » n’est souvent pas prononcé en tout début d'énoncé avec Je : le pronom est alors réalisé soit [ʒ] soit [ʃ] en assimilation avec la consonne suivante, sonore ou sourde. Par exemple : J(e) viens [ʒvjɛ̃], J(e) pars [ʃpaʁ].

• Dans les phrases contenant une succession de mots monosyllabiques avec « e », il est alternativement absent / présent. Par exemple : Je ne te le redis pas ? soit [ʒŒ-ntŒ-lʁŒ-di-pa], soit [ʒnŒ-tlŒ-ʁdi-pa].

• Dans certains groupes de mots fréquents, la prononciation de « e » est invariable..
Je ne ... ex : Je n(e) viens pas. [ʒŒn - vjɛ̃-pa].
... de ne... ex : Dis-lui de n(e) pas faire ça ! [di-lɥi-dŒn-pa-fɛʁ-sa].
Je te... ex : J(e) te dis que non. [ʃtŒ-di-knɔ̃].
... ce que...  ex : C'est c(e) que je dis ! [sɛ-skŒ-ʒdi].
... parce que… ex : Parc(e) que tu le dis ! [paʁ-skŒ-ty-ldi]

 

Enfin la présence ou l'absence de « e » à l'intérieur d'un groupe dépend du nombre de consonnes qui l'entourent. Par exemple en japonais, on ne trouve pas deux consonnes qui se suivent : c’est pour cela que les Japonais prononcent "MacDonald" avec une voyelle d'appui entre chaque consonne [ma-kɯ-do-na-lɯ-dɯ]. En français, la loi des trois consonnes représente une simplification facile et qui couvre bon nombre de réalisations. En général, le « e » est prononcé si son effacement provoque la juxtaposition de trois consonnes : la p(e)tite chaise [la-ptit-ʃɛz] mais cette petite chaise [sɛt-pŒ-tit-ʃɛz] , car *[sɛtptit- ʃɛz] est impossible avec une suite de trois consonnes..
Exemples : Sam(e)di [sam-di], mais vendredi [vɑ̃-dʁŒ-di] car *[vɑ̃-dʁdi] est impossible..
Attention ! : les semi-consonnes sont comptées comme des consonnes..
Rapid(e)ment, mais simplement ; sans l(e) cahier , mais avec le cahier ; la s(e)maine, mais une semaine..
Le « e » est maintenu lorsqu'il apparaît précédé de deux consonnes et suivi d'une autre.

Cette règle des trois consonnes n'est pas respectée lorsque le « e » est précédé d'une seule consonne et suivi de deux, formant un groupe de consonnes courant en français comme [pʁ], [tʁ]….
Exemples : Tu le prends ? [ty-lpʁɑ̃], dans ce train [dɑ̃stʁɛ̃], pas de fruits [pa-dfʁɥi], la reprise [la-ʁpʁiz], et même quatre francs [kat(ʁ)-fʁɑ̃]...

En bref, l’amuïssement de « e » reconstruit la syllabe et met en contact les consonnes, constituant de nouveaux groupes représentant parfois des difficultés.

 

*** Bonus ***

 

La lettre « e » est la plus fréquente à l'écrit en français (15%), loin devant s, a, i, t, n (entre 7 et 8% chacun), sans compter é (2%), é et ê (respectivement 0,3 et 0,2%). Le graphème e a des réalisations phonétiques diverses [ø, œ, e, ɛ] mais aussi [ɛ̃, ɑ̃, o].

Georges PEREC (1936-1982) a fait le pari d'écrire un lipogramme en e, c’est-à-dire un texte (un roman de 300 pages !) dans lequel la lettre e est totalement absente (alors qu'il y a 27 e dans les trois dernière lignes de ce texte) : le titre de cette exercice de virtuosité littéraire est La Disparition (Edition Denoël, 1969). En voici quelques lignes :

"Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut ; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification."

   

Quelques années plus tard, PEREC produit un texte intitulé Les Revenentes (Editions Juliard, 1972), avec une faute d'orthographe (revenantes) car il s'agit ici de n'utiliser qu'une seule voyelle : le e ! C'est cette fois-ci un roman de 140 pages ! Voici un extrait de ce tour de force :

"Hélène crèche chez Estelle, près de New Helmstedt Street, entre Regent's Street et le Belvédère. "Défense d'entrer", me jette le cerbère. Sept pence le dégèlent et j'entre pépère.
Hélène est chez elle. Je prends le verre de schweppes qu'elle me tend et me trempe les lèvres. Je desserre mes vêtements et m'évente.
- Qel temps !
- Trente-sept degrés !
- C'est l'été.
Hélène me tend des kleenex. Je me sèche les tempes lentement.
- Prends le temps ! Ne te presse !
Elle semble se délecter, je sens qu'elle se réfrène, qu'elle espère entendre les événements récents ; en effet, prestement, elle me jette :
- Bérengère est chez l'évêque ?
- Yes.
- Excellent ! les événements se pressent !"