27 mai 2014

Un virtuose des liaisons

 

    Bernard Guetta est un brillant journaliste français, qui a travaillé au journal Le Monde (1978-1990), a obtenu le prix Albert Londres en 1981, et intervient sur les questions géopolitiques depuis 1991 sur la radio France Inter. On peut entendre sa chronique Géopolitique du lundi au vendredi à 08h19 sur France Inter.

    Ce qui est immédiatement remarquable pour un phonéticien dans la parole de Bernard Guetta, ce sont les liaisons. Le flux de sa parole se caractérise par une extrême continuité, les groupes rythmiques sont souvent très longs, et par conséquent les possibilités de liaisons très nombreuses et généralement réalisées... parfois avec excès.

(voir les précédents posts du blog traitant des liaisons ici : (1), (2), (3).

    Il n'est pas question ici de porter un jugement sur la pratique des liaisons de ce journaliste. Je défends l'idée que la langue étant en évolution, l'usage fait loi. C'est donc comme simple observateur que je rentre dans le détail. Comme me le faisaient remarquer des oreilles innocentes : "Bernard Guetta ne fait aucune faute de liaison ! ". Autrement dit, pas de pataquès (quand on fait entendre un -T- final quand il y a un -Z- ou inversement, Je ne sais pas -T- à qui est-ce...), pas de cuir (quand on place un T, Le roi va -T- à Reims, lexicalisé dans l'expression va t'en guerre), pas de velours (quand on fait entendre un -Z- plutôt qu'un -T- : Ils étaient -Z- en vie. Il existe un velours lexicalisé dans l'expression entre quatre-z-yeux.)

   La pratique de la liaison est une marque prestigieuse de contrôle de la langue puisqu'elle précise les liens entre les mots : les mots ne sont plus juxtaposés comme des perles (Deux # euros), mais on indique, parfois sans nécessité absolue, leurs liens -Z- orthographiques. Il existe néanmoins des règles -Z- académiques, ordonnant les liaisons en -N- obligatoires, facultatives... ou interdites comme par exemple après la conjonction et, et # entre un nom singulier et l'adjectif qui le suit.

   Voici donc un petit jeu ! Lisez ci-dessous le texte de la chronique du 8 mai. Notez les liaisons que VOUS -Z-auriez NATURELLEMENT réalisées... puis comparez (-Z-?) avec la lecture de Bernard Guetta.

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Texte de la chronique Géopolitique de Bernard Guetta du jeudi 8 mai 2014 sur France Inter.

Vladimir Poutine baisse le ton

Une grande prudence s’impose mais la Russie paraît infléchir sa position sur l’Ukraine. La prudence s’impose car, depuis le début de cette crise, Vladimir Poutine, ses porte-parole et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont toujours soufflé le chaud et le froid pour mieux avancer leurs pions en semant le doute sur leurs intentions mais le président russe n’en a pas moins –c’est un fait- baissé le ton hier.

Premier changement, il a appelé les séparatistes pro-russes, qualifiés de « représentants de l’Ukraine du sud-est » et de « partisans d’une fédéralisation de ce pays », à « différer » le référendum qu’ils comptaient organiser dimanche prochain. Il peut l’avoir fait car, contrairement à ce qui s’était passé en Crimée, la Russie et ses partisans ne seraient en fait pas en situation de se prévaloir d’une bien grande participation à se scrutin illégal puisqu’ils ne contrôlent que peu de villes et qu’il n’y a pas de vrai mouvement de soutien populaire à leurs agissements.

Ce geste de bonne volonté pourrait bien ne relever que du réalisme mais, quand bien même serait-ce le cas, il n’en resterait pas moins que le réalisme est la première étape de la sagesse et qu’il y a là un élément de désescalade puisqu’un référendum, même grossièrement truqué, aurait créé une situation difficilement réversible. Ce premier point est d’autant plus positif que les séparatistes paraissent avoir obtempéré en affirmant leur « plus grand respect pour Vladimir Poutine » et déclarant : « S’il juge cela nécessaire, nous en discuterons évidemment ».

Leur décision devrait être connue aujourd’hui et le président russe a fait, dans la foulée, une deuxième concession, bien plus importante encore, en estimant que l’élection présidentielle ukrainienne du 25 mai pourrait se tenir à condition que les violences cessent. C’est là un complet changement de pied. On jugeait jusqu’à présent à Moscou que cette présidentielle était illégitime car organisée par un pouvoir qualifié de « putschiste » ou même de « junte fasciste de Kiev ». On en contestait d’avance le résultat mais Vladimir Poutine n’en rejette maintenant plus le principe en ne subordonnant sa reconnaissance qu’à un retour au calme c’est-à-dire, a précisé le Kremlin, à un arrêt de l’offensive des dirigeants ukrainiens contre les villes aux mains des séparatistes.

Si ces déclarations d’hier ne sont pas bientôt contredites par d’autres, elles pourraient ouvrir la voie au grand compromis auquel aspirent les capitales occidentales, un donnant-donnant, la présidentielle et la reconnaissance par la Russie du chef de l’Etat qui en sortirait en échange d’une réforme constitutionnelle qui, sous une forme ou l’autre, fédéraliserait l’Ukraine et donnerait ainsi à la Russie un droit de veto sur ses politiques.

Ce ne serait pas inacceptable car tel est le rapport de forces. Ce serait en tout cas mieux que la guerre et éviterait à la Russie l’isolement économique qui la menace mais on ne pourra commencer à y croire que lorsque les troupes russes se seront éloignées de la frontière ukrainienne. A entendre Vladimir Poutine, ce serait fait mais, non, ça ne l’est pas encore.

 

 

    Vous pouvez maintenant écouter cette même chronique avec le diaporama que voici et en suivant sur le texte présenté plus bas qui détaille toutes les liaisons académiquement possibles (obligatoires et facultatives) ou interdites. :

 

 

Une grande prudence s’impose mais la Russie paraît -T- infléchir [1] sa position sur l’Ukraine. La prudence s’impose car, depuis le début de cette crise, Vladimir Poutine, ses porte-parole et son ministre des -Z- [2]  Affaires -Z- étrangères [3], Sergueï Lavrov, ont toujours soufflé le chaud # et [4] le froid pour mieux -Z- avancer [5] leurs pions en semant le doute sur leurs -Z- intentions [6] mais le président russe n’en a pas moins –c’est -T- un fait [7]- baissé le ton hier.

Premier changement, il a appelé les séparatistes pro-russes, qualifiés de « représentants de l’Ukraine du sud-est » et de « partisans d’une fédéralisation de ce pays », à « différer » le référendum qu’ils comptaient -T- organiser [8] dimanche prochain. Il peut l’avoir fait car, contrairement -T- à [9] ce qui s’était passé en Crimée, la Russie et ses partisans ne seraient -T- en fait [10] pas -Z- en situation [11] de se prévaloir d’une bien grande participation # à [12] ce scrutin # illégal [13] puisqu’ils ne contrôlent que peu de villes et qu’il n’y a pas de vrai mouvement de soutien populaire à leurs -Z- agissements [14].

Ce geste de bonne volonté pourrait bien ne relever que du réalisme mais, quand bien même serait-ce le cas, il n’en resterait pas moins que le réalisme est la première étape de la sagesse et qu’il y a là un -N- élément [15] de désescalade puisqu’un référendum, même grossièrement truqué, aurait créé une situation difficilement réversible. Ce premier point est d’autant plus positif que les séparatistes paraissent -T- avoir [16] obtempéré en -N- affirmant [17] leur « plus grand respect pour Vladimir Poutine » et déclarant : « S’il juge cela nécessaire, nous -Z- en [18] discuterons -Z- évidemment [19]».

Leur décision devrait -T- être [20] connue aujourd’hui et le président russe a fait, dans la foulée, une deuxième concession, bien plus -Z- importante [21] encore, en -N- estimant [22] que l’élection présidentielle ukrainienne du 25 mai pourrait se tenir à condition que les violences cessent. C’est là un complet changement de pied. On jugeait jusqu’à présent # à Moscou [23] que cette présidentielle était -T- illégitime [24] car organisée par un pouvoir qualifié de « putschiste » ou même de « junte fasciste de Kiev ». On -N- en [25] contestait d’avance le résultat mais Vladimir Poutine n’en rejette maintenant plus le principe en ne subordonnant sa reconnaissance qu’à un retour au calme c’est- -T- à-dire, a précisé le Kremlin, à un -N- arrêt [26] de l’offensive des dirigeants -Z- ukrainiens [27] contre les villes -Z- aux mains [28] des séparatistes.

Si ces déclarations d’hier ne sont pas bientôt contredites par d’autres, elles pourraient -T- ouvrir [29] la voie au grand compromis # auquel [30] aspirent les capitales -Z- occidentales [31], un donnant-donnant, la présidentielle et la reconnaissance par la Russie du chef de l’Etat qui en sortirait en -N- échange [32] d’une réforme constitutionnelle qui, sous -Z- une forme [33]  ou l’autre, fédéraliserait l’Ukraine et donnerait -T- ainsi [34] à la Russie un droit de veto sur ses politiques.

Ce ne serait pas -Z- inacceptable [35] car tel est le rapport de forces. Ce serait -T- en tout cas [36]  mieux que la guerre et éviterait -T- à la Russie [37] l’isolement # économique [38] qui la menace mais -Z- on [39] ne pourra commencer -R- à y croire [40] que lorsque les troupes russes se seront -T- éloignées [41] de la frontière ukrainienne. A entendre Vladimir Poutine, ce serait fait mais, non, ça ne l’est pas -Z- encore [42].

 

Voici dans le diaporama suivant un montage de toutes les liaisons réalisées par le journaliste. Afin d'améliorer le confort d'écoute, chaque occurence de liaison est répétée deux fois, et le débit a été ralenti.

 

 

 

Bernard Guetta réalise pratiquement toutes les liaisons du texte. Néanmoins, les liaisons suivantes semblent discutables :

• le chaud # et [4] le froid

• jusqu’à présent # à Moscou [23]

• contre les villes -Z- aux mains [28] des séparatistes.

 l’isolement # économique [38]

Ce dernier cas de liaison (académiquement interdite) entre un nom singulier et l'adjectif suivant, ne semble pas exceptionnel pour le journaliste. J'ai relevé dans sa chronique du 22 mai : le mandat -T- européen. [Ajout du 29 août : sommet -T- extraordinaire]

 

 Et vous? Où en est votre pratique des liaisons en français? Merci de me faire part de vos commentaires !

 

 

 

 

 

Posté par fonetiks à 14:15 - Commentaires [2] - Permalien [#]