Vous êtes nombreux à accéder à ce blog en cherchant des informations sur l'Analyse Contrastive. C'est pourquoi je vous propose un rapide face à face de deux théories de l'acquisition d'une Langue 2...

 

Lado, Robert       Chomsky

Robert LADO (1915-1995)                 Noam CHOMSKY (1928-)

 

    Je cherche ici à mettre en regard deux modèles théoriques sous-tendant l'acquisition d'une L2 et à tenter de détailler les arguments pouvant les opposer. Les deux modèles théoriques retenus sont : l'Analyse Contrastive et le modèle de Chomsky.

    Je rappellerai d'abord les environnements dans lesquels ces modèles ont vu le jour avant de confronter les positions prises par chacun. J'évoquerai ensuite dans le domaine de l'enseignement de la phonétique d'une L2 des modèles s'étant développés à partir de certaines des hypothèses des modèles théoriques retenus.

 

 

1. Robert LADO et l'analyse contrastive

L'hypothèse contrastive postule que l'acquisition de L2 est déterminée par la structure de L1. On retrouve l'origine de cette notion chez TROUBETZOY [1939] (aussi chez POLIVANOV, linguiste lié à l'Ecole de Prague, qui a examiné les problèmes de contact entre les langues : il a montré comment les sujets parlants une langue et donc doté d'un système phonologique donné étaient sourds aux particularités d'un système phonologique trop différent du leur", in Duchet, La phonologie, Que sais-je) qui fait l'hypothèse que l'apprentissage de la phonologie de L1 cause un filtre (ou "crible phonologique" dans la traduction de Cantineau) aux élèves  de L2 pour les différences acoustiques perceptives qui ne sont pas phonologiquement distinctives en L1. Selon l'auteur, le filtre phonologique empêche les élèves L2 de détecter auditivement les différences acoustiques qui distinguent les phones similaires en L1 et L2.

On ne rappelera jamais suffisamment la source : TROUBETZKOY, N.S., Principes de Phonologie, Kincksieck, Paris, 1967, 1939

Dans un paragraphe intitulé "Fausse appréciation des phonèmes d'une langue étrangère"

"(...) ce qu'on appelle "l'accent étranger" ne dépend pas du fait que l'étranger en question ne peut pas prononcer un certain son, mais plutôt du fait qu'il n'apprécie pas correctement ce son. Et cette fausse appréciation des sons d'une langue étrangère est conditionnée par la différence existant entre la structure phonologique de la langue étrangère et celle de la langue maternelle du sujet parlant. Avec les fautes de prononciation, il en va tout à fait de même qu'avec les autres fautes typiques dans le langage d'un étranger" (p. 56).

"Mais s'il [l'homme] entend parler une autre langue, il emploie involontairement pour l'analyse de ce qu'il entend le "crible phonologique" de sa langue maternelle qui lui est familier. Et comme ce crible ne convient pas pour la langue étrangère entendue, il se produit ne nombreuses erreurs et intercompréhensions. Les sons de la langue étrangère reçoivent une interprétation phonologiquement inexacte, puisqu'on les fait passer par le "crible phonologique" de sa propre langue" (p. 54)

 

C'est donc dans le domaine phonético-phonologique que l'hypothèse du filtre phonologique apparaît, annonçant l'hypothèse du transfert posée plus tard notamment par Robert LADO (1957) : Linguistics across cultures: Applied linguistics for language teachers, University of Michigan Press : Ann Arbor.

LADO [1957] - de mère hispanophone monolingue vivant aux Etats Unis - développe une méthode de mise en contraste des langues pour chaque niveau linguistique : phonético-phonologique, morpho-syntaxique, etc. Ses hypothèses se fondent sur des données empiriques. C'est dès le deuxième chapitre "How to compare two sound systems" qu'il précise les postulats de sa méthode contrastive. Et c'est encore une fois à partir du domaine phonologico-phonétique que l'hypothèse contrastive est développée.

a. Une conception behavioriste

Selon l'auteur, une nouvelle langue correspond à un nouveau système d'habitudes "automatiques ou semi-automatiques". C'est la force cohésive du système sonore qui empêche un locuteur d'une langue donnée de produire (distorsion) et d'entendre ("perception blind spots") les sons d'une autre langue.

b. La notion de transfert

L'élève a tendance à transférer son système linguistique natif dans le nouveau système linguistique. Il tend à transférer les phonèmes, leurs variantes, les accents et les schémas intonatifs et leur interaction avec d'autres phonèmes.

Exemple: un locuteur allemand et un locuteur espagnol apprenant tous deux l'anglais ont une prononciation différentes mais le locuteur allemand présente une grande similarité de distorsion avec un autre locuteur allemand.

c. Similitudes et transfert

Quand il y a "similitude" entre les unités, un simple transfert est opéré. Quand les unités se structurent différemment ou sont distribuées différemment, l'apprentissage est plus lent et les difficultés persistantes.

d. Une méthode descriptive et prédictive

Cette méthode contrastive, qui permettrait " de trouver la clef des difficultés et facilités des apprenants pour acquérir une langue nouvelle", (Giacobbe, 1990) implique:

a) une analyse linguistique de chaque système

b) une comparaison des unités des systèmes (phonèmes, variantes, distribution, accent et intonation)

c) une description des contrastes "gênants" (non respectés).

Ces données permettent, selon l'auteur, de décrire et prédire le comportement linguistique des élèves.

 

 

2. Noam CHOMSKY et la grammaire universelle

Les théories de référence de la méthode audio-orale ont été remises en cause par le célèbre article de Noam CHOMSKY (A review of B.F. Skinner's Verbal Behavior, Language, 1959). Suivant la linguistique générative, la compétence d'un locuteur dans sa langue ne peut être rendue compte par le schéma béhavioriste stimulus-réponse.

C'est dans l'idée d'une théorie générale du langage et de son acquisition que Chomsky aborde les problèmes liés à l'apprentissage d'une L2. L'ensemble de la théorie est centrée sur l'idée majeure de grammaire universelle (universal grammar, U.G.), essence du langage. Les principaux concepts de Chomsky sont développés à partir de l'acquisition de L1. Il postule que les humains ont une capacité biologique innée, spécialisée dans l'acquisition de la parole. Cette capacité permet de déterminer la structure grammaticale spécifique de la langue maternelle. Le dispositif biologique (Language Acquisition Device) est lié à la grammaire universelle. Plus précisément, un individu connaît des principes (qui s'appliquent à toutes les langues) et des paramètres (qui varient dans certaines limites d'une langue à l'autre).

Lors de l'apprentissage d'une L2 (au contraire de la L1), l'élève ne part pas d'un état initial zéro mais d'un point variable du processus d'acquisition de L1. Chomsky observe dans l'acquisition de L2 des faits qui sont justifiés par l'argument de la pauvreté du stimulus et qui montrent, d'après lui, que l'accès aux principes de la grammaire universelle continue à se faire sans qu'émergent des grammaires "sauvages" allant à l'encontre des principes de la grammaire universelle.

Suivant Chomsky, on peut poser trois hypothèses d'accès à la grammaire universelle pour l'apprentissage L2 :

H1 : l'élève repart directement de la grammaire universelle sans s'occuper des paramètres ajustés pour L1 (il dispose donc de deux incarnations de la grammaire universelle : une stable pour L1, une en devenir pour L2) ;

H2 : l'élève a un accès à la grammaire universelle médié par L1. L'élève part alors de l'incarnation de la grammaire universelle par L1, donc suivant les paramètres ajustés pour L1;

H3 : l'élève n'a pas accès à la grammaire universelle et la L2 est acquise par des moyens indépendants de la grammaire universelle et de L1.

 

Les études menées par les pro-Chomsky ont montré que H2 était la meilleure candidate. Le simple fait énoncé de Troubetzkoy à Lado que l'on relève des fautes communes à un groupe linguistique va à l'encontre de H1.

 

Le domaine de référence de Chomsky est essentiellement la syntaxe (ainsi que les tests menés pour confirmer ou infirmer ses hypothèses). Le travail de Chomsky sur la syntaxe est effectivement plus important et plus connu que son travail sur la phonologie. Mais il considère que les schémas phonologiques d'une langue sont une composante de sa grammaire (le LAD incluerait la totalité des traits phonétiques des langues du monde).

 

Dans The Sound Pattern of English [CHOMSKY & HALLE, 1968] :

"The hearer makes use of certain cues and certain expectattions to determine the syntactic structure and semantic content of an utterance...A person who knows the language should "hear" the predicted phonetic shapes... Notice, however, that there is nothing to suggest that these phonetic representations also describe a physicalor acoustic reality in any detail...Accordingly, there seems no reason to suppose that even a well trained phonetician couls detect such contours with any reliability or precision in a language that he does not know."

 

 

3. Confrontation des deux modèles théoriques

 

a. Empirique / théorique

Si l'hypothèse contrastive dit se fonder sur des analyses empiriques, le modèle de Chomsky se veut un modèle théorique qui cherchera ensuite à confirmer ses hypothèses par l'expérience.

 

b. Linguistique Appliquée / Linguistique Générale

Le modèle contrastif part de la comparaison de deux langues avec pour objectif de prédire les fautes d'un élève L2. Le modèle de Chomsky est une théorie générale du langage qui fonde ses concepts dans la linguistique de l'acquisition.

 

c. Comportemental (mécaniste) / Cognitif (mentaliste)

Déclinée à partir du domaine phonétique, le modèle contrastif se déclare béhavioriste (suivant le geste articulatoire). Au contraire, le modèle de Chomsky ne s'intéresse qu'à la structure interne de l'esprit humain et cherche ses justifications dans la syntaxe et ses structures.

 

d. Phonétique / Syntaxe

(cf.§c.)

 

e. Transfert / "Bounding nodes"

L'hypothèse contrastive prédit un transfert de toutes les formes de L1 sur L2. La théorie de la limitation (avec les "bounding nodes") illustrée par la syntaxe est la seule dans les développements chomskyens à pouvoir expliquer l'acceptabilité de formes fautives par les élèves L2. Ce n'est pas un modèle de transfert (application des paramètres de L1 sur L2) car le transfert, lui, est contraint.

 

 

4. Le domaine phonétique

 

a. Chomsky et la phonologie-phonétique

Dans "The Sound Pattern of English" [1968], (SPE), CHOMSKY et HALLE posent que la perception des traits phonétiques par un auditeur est déterminée par la composante phonologique de la grammaire spécifique de sa langue maternelle, dès que le sujet connaît sa langue (ce, pour distinguer un niveau initial d'acquisition d'un niveau non-initial). Mais si seule une personne qui connaît la langue entend les profils phonétiques prédits par la grammaire, comment ces patrons phonétiques seront-ils perçus par un sujet ne connaissant pas la langue? Autrement dit, comment la perception de détails phonétiques d'une langue non-connue diffère entre quelqu'un qui connaît déjà la grammaire spécifique d'une langue et quelqu'un qui n'a pas encore appris sa L1?

 

SPE répond sur la façon dont l'apprenant L1 acquiert une phonologie spécifique de L1, fondée sur l'"input" produit par son environnement. Mais SPE répond brièvement sur les difficultés d'élèves ayant déjà une expérience L1 pour percevoir les traits phonétiques universels dans une L2 : la connaissance des traits phonétiques universels n'est pas perdue mais c'est plutôt que les règles grammaticales spécifiques à une langue qu'un locuteur arrive à posséder traduisent les traits phonétiques de surface des énoncés en représentations phonologiques sous-jacentes en accord avec les principes grammaticaux de leur(s) langue(s). On ne s'avancera pas plus avant sur les postulats de CHOMSKY et HALLE sur les liens entre traits phonétiques et les représentations phonologiques.

Donc, ayant développé l'hypothèse de la grammaire universelle pour l'acquisition de la phonologie-phonétique d'une L1, CHOMSKY arrive au même point : dès que l'enfant a fixé les règles de la grammaire spécifique à sa langue maternelle, il "entend" les profils prédits par la composante phonologique de cette grammaire.

 

 

b. Critique de l'analyse contrastive

1) L'objection essentielle faite à l'analyse contrastive est qu'elle prédit des erreurs qui n'ont pas lieu.

KELLERMAN [1970], à la suite d'observations des erreurs d'élèves L2 constate des erreurs attribuables à la L1. Mais au contraire de LADO, KELLERMAN considère que toute forme n'est pas transférable : ce sont des contraintes propres à l'élève qui déterminent la transférabilité de la forme.

L'élève établit une "psycho-typologie" de la proximité entre L1 et L2. En opposition avec l'analyse contrastive classique, plus on perçoit de différences entre L1 et L2, plus l'incidence du transfert serait réduite.

D'autre part, chaque forme de la langue-cible est traitée comme une forme propre ("language specific") ou comme une forme neutre ("language neutral"). L'attribution à une de ces catégories varie en fonction de l'élève et durant l'évolution de l'apprentissage. Pour KELLERMAN, et dans la veine de la linguistique de l'acquisition de la décennie 1970, c'est l'élève et non le linguiste qui met les langues en rapport contrastif.

 

2) L'autre objection faite à l'analyse contrastive est qu'elle est issue de l'approche béhavioriste. Or, CHOMSKY, dès 1959, s'oppose au behaviorisme. Apprendre une langue, c'est acquérir non pas un simple système d'habitudes qui seraient contrôlées par les stimulus de l'environnement en particulier concernant l'apprentissage de la structure syntaxique. En fait, le débat autour du behaviorisme s'anime essentiellemnt autour de la syntaxe, les psycholinguistes ayant montré que le développement du langage chez l'enfant est indépendant des énoncés qu'il a l'occasion d'entendre, et qu'il ne répète correctement un énoncé que si la forme de cet énoncé correspond à celle qu'il est capable de produire spontannément. Ces critiques mettent en cause le noyau dur de la méthode audio-visuelle et de l'oral, ainsi que le concept même de progression grammaticale.

Mais s'il y a un domaine linguistique dans lequel quelquechose comme le behaviorisme pourrait encore avoir un sens, c'est bien le domaine phonétique.(cf la rééducation orthophonique)

 

FLEGE [1987] propose une approche psycho-motrice en précisant que les adultes sont moins capables que les enfants de modifier des schémas articulatoires précédemment établis. L'adulte peut tester l'intelligibilité de sa production et prendre le parti du moindre effort. Ce sont des facteurs moteurs (la notion de geste articulatoire est de plus en plus utilisée dans la littérature, la phonologie articulatoire de Browman et Goldstein) et des facteurs psycho-sociologiques qui peuvent alors empêcher l'élève adulte d'améliorer sa performance phonétique.

 

 

c. Analyse contrastive : vers le cognitivisme

Voici les réflexions de FLEGE [1979, 1981, 1984, 1993] qui s'inspirent de l'hypothèse contrastive.

Il travaille sur l'interférence phonétique au niveau segmental, en suivant l'idée généralement acceptée (WEINREICH [1968], VALDMAN [1976]) que les élèves L2 identifient les phonèmes de L2 en termes de catégories de L1 et comme résultat, qu'ils utilisent des patrons articulatoires établis pendant l'acquisition de L1 pour réaliser les phonèmes de L2.

Pour FLEGE, c'est un processus cognitif simple qui permet de percevoir des catégories constantes face à la variabilité inter- et intra-locuteur et aux divers contextes physiques de la communication. Un adulte apprenant une L2 dont l'inventaire des catégories phonétiques est bien établi en L1, et qui cherche constamment une information sensorielle à traiter, est prêt à juger des sons de L2, même différents auditivement des phones de L1, comme étant la réalisation d'une catégorie de L1, pour laquelle il est habitué à un grand nombre de variantes par catégorie.

A son tour en contradiction avec l'analyse contrastive classique, l'auteur prédit que si un nouveau son est composé de traits qui spécifient des sons qui existent dans la langue maternelle du locuteur, il sera appris avec peu de difficultés. Autrement dit, un son étranger qui représente un trou dans le schéma de l'inventaire phonologique de L1 devrait être facile à apprendre.

 

 

Conclusion

Nous avons vu que dans le domaine phonétique comme dans la plupart des domaines d'étude de la parole, les analyses à partir des données de l'expérience font l'objet d'interprétations différentes et permettent l'émergence de différents modèles théoriques quant à l'acquistion du système des sons de L2. De même les théories générales de l'acquisition du langage parviennent plus ou moins heureusement à intégrer les données de l'expérience. De LADO qui interprète les erreurs des élèves L2 comme des conséquences de l'influence de la langue source ("interlingual errors") jusqu'à DULAY et BURT (1982) qui traitent les mêmes erreurs comme des conséquences de généralisations incorrectes des données de la langue cible ("developmental errors") en passant par CHOMSKY qui cherche la trace des concepts développés pour l'acquisition de la L1 dans l'acceptabilité de formes fautives par les élèves L2, les données (rarement décrites en détail de point de vue acoustique et perceptif, sauf par FLEGE, MUNRAU) permettent, si ce n'est de développer une théorie de l'émergence de ces fautes, de construire un matériel pédagogique favorisant la correction de ces fautes récurrentes.