in LODGE, David (2010), La vie en sourdine, Editions Payot et Rivages, p.53
 - Titre original : Deaf Sentence

 

"Ainsi qu’il aimait à dire aux étudiants de première année dans sa conférence de bienvenue :

« La langue est ce qui fait que nous sommes humains, ce qui nous distingue d’une part des animaux, d’autre part des machines, ce qui fait de nous des êtres conscients, capables de pratiquer les arts, les sciences, tout ce qui fait la civilisation. C’est la clé pour tout comprendre. »

Sa propre spécialité, en gros, c’était le discours : la langue par-delà la phrase, la langue telle qu’elle est utilisée, la langue prise sous l’angle de la parole plutôt que le contraire. C’était probablement le champ le plus fertile et le plus productif dans la discipline depuis quelques temps : la philologie historique était démodée et la linguistique structurale et transformationnelle avait perdu l’essentiel de son attrait depuis qu’on avait commencé à comprendre à quel point il était futile d’essayer de réduire le phénomène vivant et toujours changeant que constitue la langue en un ensemble de règles illustrées par des phrases-types prises hors de tout contexte et souvent inventées pour la circonstance.

« Toute énonciation ou phrase écrite possède immanquablement un contexte, se réfère toujours dans une certaine mesure à quelque chose qui a déjà été dit et qui demandait une réponse, a toujours pour objectif de faire quelque chose pour quelqu’un, lecteur ou auditeur. L’étude de ce phénomène est parfois appelé la pragmatique, parfois la stylistique. Les ordinateurs nous permettent de faire cela avec une rigueur sans précédent, d’analyser des bases numérisées rassemblant des données collectées dans des écrits et des discours réels – ce qui avait donné naissance à une nouvelle sous-discipline totalement nouvelle, la linguistique de corpus. L’expression résumant le mieux tout ce travail est « analyse du discours ». Nous vivons dans le discours comme des poissons dans l’eau. Les systèmes juridiques sont constitués de discours. La diplomatie est faite de discours. Les croyances des grandes religions partout dans le monde sont à base de discours. Et dans ce monde de plus en plus lettré où prolifèrent les médias impliquant une communication verbale – la radio, la télévision, Internet, la publicité, l’emballage et aussi les livres, les magazines et les journaux – le discours est parvenu à dominer peu à peu même les aspects non-verbaux de nos vies. Nous mangeons des discours (langue des menus qui nous mettent l’eau à la bouche, comme « poivrons grillés au feu de bois arrosés d’un filet d’huile de truffe »), nous buvons du discours (« arôme de tabac, de vanille, de chocolat et de baies mûres dans ce robuste shiraz australien »), nous regardons du discours (ces peintures minimalistes et ces expositions cryptiques dans des galeries qui dépendent uniquement des descriptions qu’en font les conservateurs et les critiques pour en justifier l’existence en tant qu’art), nous pratiquons même le sexe en mettant en pratique les discours tirés de fictions érotiques ou de manuels de sexologie. Pour comprendre la culture et la société, il faut être capable d’en analyser les discours. »

(Ainsi parlait le Pr Bates pendant sa conférence introductive devant les étudiants de première année, glissant une référence au sexe pour capter l’attention de l’étudiant le moins attentif et le plus sceptique, celui qui avait eu des notes passables à son CGE A Level et qui souhaitait suivre en fait un cours sur les médias, mais comme il n’y avait plus de place, avait dû se rabattre sur un cours sur la linguistique lors de la phase finale des inscriptions.)"