06 août 2017

Trouver sa place

 

    Dans La tache (The human stain, traduction Folio, p. 371-372), Philip Roth donne la parole à l’un de ses personnages, Delphine Roux, une brillante universitaire française qui fait carrière à l’université d’Athena aux Etats-Unis. Elle décrit dans le passage ci-dessous l’impossibilité d’accéder aux implicites linguistiques et culturels quand le cadre est « étranger ».

    Le handicap que représenterait la difficulté d’accéder aux implicites linguistiques et culturels m’a rarement été rapporté par les étudiants que je rencontre. Par contre, j’ai souvent recueilli des témoignages d’étudiants (très) avancés décrivant la forte frustration de ne pouvoir être aussi brillants, aussi vifs, aussi drôles, aussi mordants, à l'oral en français que dans leur langue maternelle. S’ensuit une discussion intéressante sur le fait de savoir si une langue et une culture étrangères peuvent ou pas représenter l’occasion d’initier de nouvelles stratégies de communication, différentes de nos stratégies habituelles dans notre langue maternelle, et sans que cela soit nécessairement à considérer comme une perte. Ce texte me semble une bonne base à la discussion. Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

          "Elle se dit que si elle ne trouve pas d’homme, en Amérique, ce n’est pas parce qu’elle ne peut pas en trouver, mais parce qu’elle ne les comprend pas, ces hommes, et qu’elle ne les comprendra jamais, parce qu’elle ne parle pas assez bien la langue. Elle qui est si fière de parler l’anglais couramment, qui le parle en effet couramment, elle ne parle pas la langue, en fait. Je crois que je les comprends, et je les comprends. Ce que je ne comprends pas, ce n’est pas ce qu’ils disent, c’est tout ce qu’ils ne disent pas, quand ils parlent. Ici, elle ne se sert que de cinquante pour cent de son intelligence, alors qu’à Paris, elle comprenait chaque nuance. Quel est l’intérêt d’être intelligente, ici, puisque du fait que je ne suis pas du pays, je deviens bête ipso facto… Elle se dit que le seul anglais qu’elle comprend vraiment bien – non, le seul américain -, c’est l’américain universitaire, qui n’est guère américain justement. Voilà pourquoi elle n’arrive pas et n’arrivera jamais à pénétrer ce pays, voilà pourquoi il n’y aura jamais d’homme dans sa vie, voilà pourquoi elle ne sera jamais chez elle ici, voilà pourquoi ses intuitions sont fausses et le seront toujours, la vie intellectuelle douillette qu’elle a connue lors de ses études est révolue à jamais, et pour le restant de ses jours, elle sera condamnée à comprendre onze pour cent de ce pays et zéro pour cent de ces hommes… Elle se dit que tous ses avantages intellectuels ont été annulés par son dépaysement… Elle se dit qu’elle a perdu sa vision périphérique : elle voit ce qui se passe devant elle, mais rien du coin de l’œil, ce qu’elle a ici n’est pas la vision d’une femme de son intelligence, c’est une vision aplatie, exclusivement frontale, celle d’une immigrante, d’une personne transplantée ou qui n’a pas trouvé sa place…"

 

 

Posté par fonetiks à 08:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]