Enseignement/Apprentissage de la Prononciation du Français

29 février 2016

Stop à la maltraitance phonétique !

 

    On demande souvent aux chercheurs (ou aux enseignants-chercheurs) ce qu'ils trouvent. Dans le domaine de l'enseignement / apprentissage de la prononciation, les chercheurs rencontrent des évidences souvent négligées, des mesures simples favorisant l’acquisition de la meilleure prononciation possible en langue étrangère qui semblent bien naïves et qui sont étrangement ignorées. C'est ce que nous avons voulu maladroitement rappeler dans l'Appel des Phonéticiens, en précisant notamment le rôle de l'environnement scolaire et familial dans l'établissement d'une confiance en soi et d'une estime de soi dans le périlleux domaine de la prononciation d'une nouvelle langue. Nous précisions :

 

"l’environnement scolaire et familial de l’apprenant doit soutenir et valoriser cet effort :

l’image que l’apprenant a de lui-même dans la nouvelle langue est en jeu."

 

    Frédérique m'a fait parvenir un témoignage édifiant, non seulement par l'attitude si maladroite et inconséquente de son enseignante, mais surtout par les graves répercussions à long terme d'une telle attitude. 

    Il est très important de ne pas laisser s'exprimer moqueries, regards négatifs sur les efforts de prononciation en langue étrangère de quiconque. Un effort de prononciation qui s'éloigne de la prononciation de la langue maternelle, qui tente de s'approprier une altérité doit toujours être valorisé et encouragé, même si la tentative est maladroite.

    J'espère que le témoignage de Frédérique ouvrira les yeux de certains sur les graves conséquences d'attitudes moqueuses à un moment de prise de risque. Stop à la maltraitance phonétique !

 

 

    Je dois commencer par dire que j'ai une histoire un peu compliquée avec la prononciation des langues qui ne sont pas ma langue maternelle et étrangement surtout avec les langues qu'aujourd'hui  j'aimerais parler.
La seule langue pour laquelle on ne m'a jamais fait de remarques désobligeantes concernant mon accent ou ma prononciation est l'allemand, langue que je n'ai jamais voulu apprendre et dans laquelle j'ai été inscrite d'office en sixième. Plus de 35 ans après, je ne parle pas cette langue mais les quelques mots ou phrases que j'en dis le sont apparemment avec un accent plutôt correct, c'est en tout cas les retours que j'en ai.
(...) En fait, la langue que j'aimerais parler c'est l'anglais mais j'ai tellement honte de ma prononciation que je n'ose pas .

Ce qui m'a freinée pour améliorer ma prononciation de l'anglais
Je n'ai étudié l'anglais qu'en quatrième et troisième, en tant que seconde langue. J'en ai un souvenir assez terrible. Plus de trente ans après, j'ai des difficultés à reconstruire la genèse de cette triste expérience avec la langue anglaise mais ce dont je me rappelle de mon apprentissage au collège concerne plus particulièrement la prononciation ou plus précisement mes difficultés de prononciation.
En fait, j'ai deux souvenirs marquants. Le premier concerne une punition que j'ai eue au tout début de ma classe de quatrième parce que ma professeur pensait que j'avais voulu faire rire toute la classe en prononçant baiseroume pour dire que je ne sais plus trop qui dormait dans la chambre à coucher. Une malencontreuse confusion entre bedroom et bathroom, une prononciation désastreuse et hop le tour était joué et ma réputation faite !
Un peu plus tard, cette même professeur, m'a interrogée pour  lire un texte  en disant plus ou moins : «  Alors maintenant on va rire un peu... on va demander à Frédérique de lire ». Et évidemment à 13 ou 14 ans, plutôt que de passer pour une idiote on en rajoute dans la provocation : mieux vaut être considérée comme une rebelle que comme une imbécile par ses pair-e-s !
Je n'ai par contre aucun souvenir de cours ou d'activités pour améliorer cette prononciation apparemment si drôle qu'aujourd'hui encore si je dois prononcer le titre d'un film en anglais j'ai honte et je commence toujours par m'excuser de mon accent et du fait que je ne parle pas du tout anglais.
(...)
Plus largement, concernant ces freins, je dois évoquer le fait que personne dans mon entourage familial ne parlait anglais. La seule personne de ma famille qui parlait une langue étrangère était ma grand-mère, elle parlait frioulan et italien. J'avais des amis qui parlaient d'autres langues dans leurs familles, notamment le portugais, l'arabe ou le berbère mais pas l'anglais. Pour moi, et sans doute aussi pour mon entourage, l'anglais était la langue de la high class, ce qui clairement n'était pas la mienne. Bref, dans mon système de représentation, la langue anglaise n'avait pas un statut social qui me donne envie de l'apprendre.

Ce qui pourrait faciliter l'amélioration de ma prononciation de l'anglais
Depuis quelques années maintenant, j'ai envie d'apprendre l'anglais car c'est la seule langue qui puisse me permettre de communiquer avec des personnes du monde entier ou de lire des textes et des articles de journaux sur des sujets qui m'intéressent.
(...)
L'an dernier, un événement a également précipité les choses dans mes rapports avec l'anglais : j'ai rencontré plusieurs personnes qui venaient de divers pays et notamment du Soudan, d’Éthiopie et d'Afghanistan et la seule langue commune pour que ces personnes parlent entre elles au-delà de leurs nationalités et langues maternelles différentes est l'anglais. L'anglais est aussi la seule langue dans laquelle je peux avoir des semblants de conversations avec ces personnes ou échanger des informations cruciales telles des lieux et des heures de rendez-vous ou des enseignements pour remplir des formulaires administratifs. Étrangement, moi qui ne parvenais depuis des années à prononcer un mot dans cette langue car cela me mettait terriblement mal à l'aise, j'ai commencé à « baragouiner » en anglais avec ces nouvelles connaissances. A chaque fois je m'excuse de mon mauvais niveau  mais, fait nouveau, je parle (un peu), j'échange en anglais.
J'ai donc commencé par moi-même à écouter de l'anglais, à lire de petits articles sur des sujets familiers en anglais, à revoir les bases. Je m'exerce à prononcer l'anglais en répétant des mots ou des phrases via des exercices trouvés sur internet ou des phrases que j'entends dans des films en VO.
Bon, ceci dit , je pense avoir péniblement acquis un niveau A1.1 et guère plus mais je crois que je progresse et j'ai envie de continuer.
Pour résumer, ma principale motivation pour m'exercer à prononcer l'anglais est l'envie d'être comprise et de pouvoir communiquer avec des personnes qui parlent cette langue.

Encore un frein
Le problème c'est que l'anglais que j'entends et comprends depuis maintenant plus de six mois est un anglais parlé exclusivement par des personnes dont les langues sont l'arabe, le persan, le farsi, l'amarique ou le tigrinien et qui le parlent avec des accents plus ou moins prononcés parfois. Parmi cette multitude d'accents, finalement je ne sais pas si ma propre prononciation s'améliore ou si tout simplement les personnes me comprennent parce qu'elles sont habituées à faire l'effort d'écouter des gens qui parlent anglais avec des accents différents.  En tout cas, j'ai de moins en moins honte de prononcer des mots ou de petites phrases en  anglais, dans ce cadre là en tout cas. Je pense aussi que d'entendre des personnes qui s'expriment de façon fluide en anglais mais avec plein d'accents différents a aidé à lever quelques unes de mes inhibitions.


 

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18 février 2016

Synthèse vocale

 

    Ma collègue Catherine m'a parlé la semaine dernière d'applications de synthèse vocale multilingue en ligne, en voulant en discuter l'intérêt phonétique. Alexandra, étudiante de master, m'envoie hier un lien vers une application du même type en me questionnant sur l'utilité d'un tel outil "d'un point de vue didactique". Au premier semestre, dans un cours de phonétique multilingue, les étudiants consultaient spontanément en classe des applications (le plus souvent de type dictionnaire) sur leur smartphone pour entendre la prononciation (de plus en plus souvent proposée) d'un mot mal maîtrisé dans leur langues étrangères.

 

    Reconnaissance vocale (de type dictée vocale : générer du texte à partir de la parole naturelle) et synthèse vocale (générer de la voix de synthèse à partir d'un texte écrit) sont deux domaines qui intéressent évidemment la phonétique. Ces sujets sont traités dans les formations de phonétique de haut niveau, avant de devenir des domaines de spécialité. En synthèse vocale par exemple, on distingue différents types : la synthèse par concaténation - on combine des sections de phrases pour composer un énoncé complet, comme les annonces en gare de la SNCF avec la célèbre voix de Simone (Hérault) : "Le train en provenance de / Marseille Saint Charles / et à destination de / Paris Gare de Lyon / va entrer en gare / voie A./ Eloignez-vous de la bordure du quai s'il vous plaît./" Il existe bien sûr des synthèses vocales plus élaborées, comme la synthèse par diphones (en gros des moitiés de syllabes naturelles mise bout à bout et "lissées"), et la synthèse par formants. Ces deux domaines - reconnaissance et synthèse - ont fait de réels progrès ces dernières années : là où il fallait des heures d'apprentissage aux systèmes pour reconnaitre la parole naturelle d'un seul utilisateur, on trouve aujourd'hui des applications simples sur les appareils numériques multi-utilisateurs, sans apprentissage, et qui sont très performants. De même, la synthèse vocale a fait tellement de progrès que certaines plateformes téléphoniques l'utiliseraient pour contacter des prospects ou des usagers... à l'insu de leurs correspondants.

 

Des utilisations pour l'entraînement?

    C'est surtout la reconnaissance vocale qui a suscité intérêts et espoirs en entraînement de la prononciation. De nombreux logiciels multimédias ont cherché à évaluer la perfomance phonétique de l'utilisateur (d'une performance de "touriste"* à une performance d'"indigène"* / natif)... mais sans analyse contrastive, et sans pouvoir donner de feed-back sur les écarts réalisés par rapport au modèle. Ces évaluations n'étaient jusqu'à présent pas très fiables : certains accents étrangers étaient évalués comme natifs ou presque, et certains natifs identifiés comme des "touristes". En effet, la comparaison opérée par ces applications établit des correspondances (matching) entre la parole de l'utilisateur et le modèle (ou parfois une moyenne de modèles), ce qui n'évalue en rien le caractère "natif" de la parole produite.

* : termes utilisés par certains produits multimédia d'évaluation de la prononciation

    Olivier utilise en classe de FLE l’application de dictée vocale de son smartphone pour montrer à ses étudiants l’importance de la prononciation dans l’interaction homme - machine. Après avoir travaillé avec son groupe d’étudiants débutants sur la prononciation des chiffres et des nombres, il se sert de l’application de dictée vocale comme outil d’évaluation de la prononciation. Il relève une forte motivation de ses étudiants pour cet exercice et des résultats enthousiasmants.

    D'autres logiciels ont voulu exploiter la synthèse vocale à partir de la parole de l'utilisateur pour lui donner à entendre ce qu'il devrait produire avec sa propre voix (WinPitch de Philippe Martin).

 

    Mais c'est finalement une utilisation bien plus simple et pratique de la synthèse vocale qui semble aujourd'hui se répandre. Comment ce mot se prononce-t-il? Plus besoin de faire appel à un locuteur natif... ou à la prononciation plus ou moins convaincante de mon enseignant non-natif... ou à la transcription en Alphabet Phonétique International d'un dictionnaire ! Pas besoin de chercher une occurrence de ce mot en parole naturelle sur Internet. Puisque la synthèse vocale me permet d'entendre juste ce dont j'ai besoin. Et même de varier la vitesse d'élocution (ce qui me semble une fonctionnalité très intéressante). Entendre CE QUE JE VEUX, AUTANT DE FOIS QUE JE LE VEUX, AVEC DIFFÉRENTES POSSIBILITÉS DE VITESSES D'ÉLOCUTION est à l'évidence un nouveau moyen d'accès simple et permanent à de la prononciation multilingue à partir des médias connectés. C'est aussi un moyen simple d'entendre la prononciation de noms propres suivant les règles orthoépiques (correspondances graphie-phonie) de la langue.

    C'est la synthèse à partir d'énoncés écrits qui peut éventuellement poser encore quelques problèmes, en particulier avec les mots homographes non-homophones, comme le couvent / elles couvent, le président / ils président - et beaucoup de finales en "ent" : content, affluent, évident, ferment, excellent, divergent, etc - les fils (de leur père) / les fils (du tissu), plus (négation) / plus (comparaison),  tous (déterminant) / tous (pronom), etc. On intègre toujours ces mots dans des phrases (ex : Les poules du couvent couvent) afin de tester les  limites de la syntaxe de ces applications de synthèse vocale à partir du texte.

    Le rythme et l'intonation, qui ont déjà fait en synthèse vocale énormément de progrès, resteront probablement les ultimes différences avec la parole naturelle audibles sur du texte long. Sous ces aspects, la synthèse vocale sera sans doute encore pour longtemps un piètre lecteur, ou un mauvais interprète, qui aura du mal à retenir l'attention d'un auditeur plus de quelques secondes sans devoir solliciter de sa part une concentration supplémentaire.

     Peut-on imaginer qu'un jour ce soit la parole naturelle qui soit influencée par la parole de synthèse? A l'instar de la voix chantée qui subira l'influence d'Auto-tunes? ou comme les mouvements de Dub Break Dance qui semblent bien inspirés de l'image vidéo. Bref, arrivera-t-il un moment où la technologie deviendra une source d'inspiration, et même un modèle pour nos activités spécifiquement humaines ?

 

   Pour finir et puisqu'il s'agit de synthèse à partir du texte, amusons-nous avec le français et l'anglais, dont les orthographes sont si peu phonétiques (c'est sans doute pour cela que l'Alphabet Phonétique International a été officialisé par la réunion d'enseignants de langue britanniques et français). J'ai choisi une transcription orthographique aménagée en anglais du début de la chanson française "Au clair de la lune" (prise dans GAGNIÈRE, Claude (1997), Pour tout l’or des mots, Robert Laffont), prononcée deux fois par une voix de synthèse nord-américaine ralentie au maximum - ce qui ne me semble pas si lent, puis sur la même orthographe aménagée par une voix de synthèse française aussi très lente (une fois). Puis, avec la même voix de synthèse américaine sur la transcription en orthographe française (une fois), enfin deux fois avec la même voix française sur l'orthographe française. Il me faut préciser que cette orthographe aménagée avait pour objectif la chanson, avec ses allongements en finale : Au - clair - de - la - lu- ne, ce qui ne se pratique pas en parole naturelle. L'ensemble a été réalisé avec la synthèse multilingue disponible sur naturalreaders.com.

 

    Cet exercice d'écoute permet déjà d'observer énormément de caractéristiques phonétiques fondamentales qui opposent les deux langues. Qu'observez-vous?

 

 

 

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10 février 2016

Imagier phonétique : [y, ø, œ]

 

    L'objectif est ici de présenter du vocabulaire simple (A1/A2) sous la forme d'un imagier phonétique :

- permettant de travailler une voyelle (ici les voyelles antérieures labiales c'est-à-dire [y, ø, œ]) en position accentuée (comme un dictionnaire de rimes),

- sans support orthographique,

- présenté en groupe rythmique, c'est-à-dire avec un minimum de contexte (n'accordez aucun crédit aux lexiques livrant le mot brut, sans article ou sans contexte),

- avec le temps nécessaire à la répétition,

- avec des voix variées et non-professionnelles, donc authentiques.

 

   Le texte des enregistrements se trouve sur les pages dailymotion des diaporamas. Merci à Christiane, Bernard, Sophie, Vincent, Martin, Cléo, Manue, Marc, Tom, Frédérique, Emile, Olivia, Emmanuelle, Cédric, Michel et Pauline pour leurs voix :)

 

     Les voyelles [y, ø, œ] sont les correspondantes arrondies (labiales) des voyelles [i, e, ɛ]. Autrement dit, quand je prononce un [i] (avec le sourire) et que je projette mes lèvres en avant en les arrondissant en continuant de produire [i], il en résulte automatiquement un [y] : c'est articulatoire. Le français utilise ce trait "arrondi" pour les trois voyelles antérieures [y, ø, œ]. Ces voyelles sont souvent considérées (avec les voyelles nasales) comme caractéristiques du français (même si on les trouve dans d'autres langues, bien sûr).

 

    Le lexique ci-dessous travaille la voyelle [y] en position accentuée, d'abord en syllabe ouverte (qui se termine alors phonétiquement par [y]) puis en syllabe fermée (qui se termine par [y] plus consonne.s). 

    D'après Wioland (1991), la voyelle [y] n'a une fréquence d'occurrence que de 1,9%. Les syllabes CV (consonne-voyelle) les plus fréquentes avec [y] sont [ty] "tu" et [dy] "du" (ces deux mots représentant 50% des occurrences des syllabes CV) , [ply] "plus" représentant à lui seul 60% des occurrences des syllabes CCV, et [syR] (30%), [tyR], [tyn] (50%) des occurrences des syllabes CVC.

    Autrement dit, [y] se trouve dans relativement peu de mots mais les mots dans lesquels il se trouve sont d'un usage très fréquent.

    La voyelle [y] peut poser problème en étant perçue et produite comme [u] (anglophones, hispanophones, etc...) ou comme [i] (arabophones).

 

 La voyelle phonétique [y]

 

 

    Le lexique ci-dessous travaille la voyelle [ø] en position accentuée, le plus souvent en syllabe ouverte (ce qui correspond à la structure syllabique la plus fréquente pour cette voyelle en français) mais aussi en syllabe fermée (dans le féminin de certains noms - danseuse, nageuse, et adjectifs - amoureuse, sérieuse).

Cette voyelle assez caractéristique (c'est comme cela qu'on peut hésiter en français "Euh...") pose problème à de nombreux apprenants étrangers qui peuvent la confondre avec [e] (hispanophones), [o] (arabophones), [u] (japonophones)...  L'entraînement à la production du [ø] français constitue une priorité pour pratiquement tous les apprenants.

 

La voyelle phonétique [ø]

 

 

      Le lexique ci-dessous travaille la voyelle [œ] en position accentuée, qui apparaît toujours en syllabe fermée  - sauf dans le cas des pauses sonores (ex : une histoire-euh...).

Cette voyelle assez caractéristique du français pose problème à de nombreux apprenants étrangers.

 

La voyelle phonétique [œ]

 

 

 

 

Posté par fonetiks à 12:19 - - Commentaires [1] - Permalien [#]