Enseignement/Apprentissage de la Prononciation du Français

31 juillet 2015

"Ç(a) a été ?"... en 4 ou 3 syllabes

 

    Si la cuisine et les restaurants français sont généralement célébrés (l'UNESCO a accepté d'inscrire la gastronomie française dans la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2010), l'accueil des clients dans un certain nombre de brasseries / restaurants laissaient parfois à désirer...

Extrait de L'aile ou la cuisse, de Claude Zidi, 1976,
avec Louis de Funès et Coluche.

 

    Un réel effort a été fait depuis. Aujourd'hui, le service est plus souriant, plus prévenant, plus soucieux du client. La preuve en est : afin d'annoncer qu'il va débarrasser le plat de devant le client, le serveur dit au choix : "C'est terminé?", "Je peux vous débarrasser?", "Ça s'est bien passé?", "Ça vous a plu?"...

    J'ai remarqué dernièrment une formule très fréquemment utilisée par les serveuses et les serveurs dans cette situation : ils demandent "Ça a été?", mais prononcée non pas en 4 syllabes comme il se doit : [sa - a - e - te] mais en 3 syllabes [sa - e - te]. La formule est évidemment plus économique que toutes les autres précédemment citées, et sa réalisation en 3 syllabes l'est encore davantage ! ... Et cela compte quand on répète une question pour débarasser chaque entrée, chaque plat et chaque dessert de chaque client !

    Ma première réaction de phonéticien a été de me demander comment un étranger pourrait décoder ce "Ç(a) a été" prononcé en 3 syllabes... En "Ça était"? En "Ça été"?

 

    Les cas de gémination (= allongement) de voyelles existent en français. La gémination permet de distinguer par exemple les énoncés suivants lorsqu'ils sont prononcés en un seul grand groupe rythmique - sans pause, sans coup de glote, etc... :

Il a porté deux bouteilles / Il a apporté deux bouteilles

Jean porte le sac / Jean emporte le sac

Anne a pris des nouvelles / Anne a appris des nouvelles / Anna a appris des nouvelles

Les garces ont tout volé / Les garçons ont tout volé

Sophie part lundi / Sophie y part lundi

Laure amène ses enfants / Laura amène ses enfants

etc...

 

   La littérature a su transcrire par l'élision des marques d'oral ("T'as quel âge?" pour "Tu as quel âge?", "Les p'tits papiers" pour "Les petits papiers"...), je n'ai, à ma connaissance, jamais rencontré d'élision de "Ça" en "Ç'". Et vous ?

 

    Si un serveur vous débarasse en vous demandant "Ça a été ?", demandez-lui de confirmer sa prononciation : "En 4 ou 3 syllabes?", "Ça - A - é - té?" ou "Ça - é - té?" et rapportez la réponse en commentaire de ce message. Rémy Porquier, linguiste, peut se porter témoin de la réponse du serveur à qui j'ai posé la question. "En 3 syllabes" a-t-il répondu en levant les yeux au ciel... Certains clients ont de ces curiosités ....

 

 

 

Posté par fonetiks à 11:16 - Commentaires [0] - Permalien [#]


22 juin 2015

Une nouvelle liste de Paloma et César

 

    Paloma et César ont eu envie d'enregistrer une nouvelle liste : les sports.

    Elle vient s'ajouter aux listes précédentes de Paloma :

Les pièces de la maison, Dans le lave-vaisselle, Dans ma trousse, Les insectes

    et à celles de Cléo :

La compilation

    César (qui avait enregistré un poème à 4 ans et demi : Locataires) a encore quelques difficultés pour distinguer parfois les fricatives sourdes ([s, θ, ʃ]) et sur certains groupes de consonnes : il prononce cycli-mse... mais parfaitement bien athléti-sme !

 

 

A vos marques ! Prêts ? Partez !!!

 

 

 

 

 

 

Posté par fonetiks à 12:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

23 février 2015

Expliquer une difficulté...

 

    

    Maria, hispanophone vivant à Paris depuis plus de 25 ans, me téléphone : "Il m'est arrivé une affreuse mésaventure phonétique, et je m'en veux terriblement ! J'ai mal prononcé le prénom d'une adolescente et j'ai entendu que ses camarades de classe se moquaient d'elle par ma faute. Il faut absolument que je m'entraîne et que je parvienne à me corriger ! Je n'arrive pas à prononcer ce prénom : [ɔʁœʁ]??" (pour Aurore [ɔʁɔʁ]).

 

     L'histoire de Maria me touche particulièrement... parce que j'ai une filleule qui s'appelle Aurore ! et que j'ai présentée il n'y a pas si longtemps à un groupe d'adolescents américains en visite à Paris. J'avais pressenti le danger phonétique : "This is my goddaughter Aurore... which means Dawn in french". J'ai quand même eu le temps de voir une seconde d'extrême étonnement dans les yeux des jeunes anglophones ayant cru un instant qu'en France, on pouvait s'appeler Horror ...

 

AuroreHorreur

     Je rappelle à Maria la différence [œ] / [ɔ], mais je sais qu'elle la produit parfaitement bien dans de nombreux mots : [œ] (qui n'existe pas en espagnol) est prononcé en avant de la bouche, c'est la correspondante arrondie de [ɛ] ;

[ɔ] (qui existe en espagnol comme allophone de /o/) est tout à fait différente, c'est une voyelle prononcée en arrière de la bouche.

 

     En y regardant de plus près, nous constatons que Maria fait précisément la différence entre [œ] et [ɔ] tant en perception qu'en production dans toutes les paires minimales suivantes :

peur             porc / port / pore

menteur       mentor

cœur           corps / cor

beurre         bord

d'heure       dort / d'or / d'ores

(dra)gueur  gore

(coi)ffeur     fort / for

fleur          flore

sœur          sort

seul           sol / sole

(pê)cheur   (off) shore

ils veulent      ils volent

(sa)veur     (dé)vore

(trei-) ze heures    (tré)sor      

(ma)jeur    (ma)jor

meurt    mort

(ho)nneur    (au) nord

l'heure    l'or.

 Il n'existe que deux mots en français ayant [ʁɔʁ] en finale : aurore et pérore.

 On trouve par contre de nombreux mots ayant [ʁœʁ] en finale, dont : assureur, bagarreur, courreur, éclaireur, empereur, erreur, fureur, horreur, laboureur, pleureur, terreur, tireur.

 

     Pour Maria, seule la paire horreur / aurore pose problème... et plus précisément aurore prononcé horreur.

     S'agirait-il d'un cas d'hyper-correction? quand on utilise à l'excès un son nouveau (ici [œ] qui n'existe pas en espagnol). Cela serait étonnant, car l'erreur est tout à fait isolée, elle n'apparaît pas en système.

     S'agirait-il d'un phénomène de co-articulation ? la totalité des paires [œʁ] / [ɔʁ] ne pose pas de problème. Seule la paire [ʁœʁ] / [ʁɔʁ] est floue. [ʁ] fricative uvulaire présente en français des résonnances antérieures... c'est particulièrement clair, lorsque ce [ʁ] français est opposé au [r-sound] anglo-américain... mais pas particulièrement quand il est opposé au [ɾ] de l'espagnol... [ʁ] serait-il ici un contexte dé-favorisant ? Je pense à l'article d'André Martinet "C'est jeuli, le Mareuc", qui traitait de l'antériorisation de /O/... Je pense aussi a contrario à Isabelle Malderez et à son analyse des occurrences "rocommencer", "rocopier", "roquin" chez les enfants en début d'école primaire et "roblochon" chez les adultes.

     Je fais finalement remarquer à Maria que le mot horror existe en espagnol. Et qu'il suffirait donc de passer des R roulés de l'espagnol aux R français pour parvenir à la bonne prononciation d'Aurore. S'agirait-il alors d'un blocage psycho-linguistique, Maria ne pouvant se résoudre à donner comme prénom féminin un mot qui ressemble tant à horror en espagnol. En tentant à tout prix de le franciser, Maria aboutirait à horreur, mot qu'elle cherche justement à éviter...

 

     Et vous, comment expliquez-vous la difficulté rencontrée par Maria?

 

 

Posté par fonetiks à 23:09 - - Commentaires [4] - Permalien [#]