Enseignement/Apprentissage de la Prononciation du Français

22 octobre 2014

Phonétique contrastive illustrée

 

    Stacy Blair est une brillante enseignante de français dans le secondaire à New York City. Elle a suivi en 2009-2010 le M.A. de Teaching French as a Foreign Language (TFFL) de New York University dispensée à NYC et à Paris. C'est là que nous avons travaillé ensemble.

    Après des mois de préparation et de recherche de financements, Stacy a réussi à organiser un voyage de classe en avril dernier de NYC à Paris et m'a gentiment proposé d'animer un atelier phonétique avec ses élèves.

    A cette occasion, le groupe m'a offert un Penguin Book vraiment très amusant :

Vahram Muratyan (2011), Paris versus New York : a Tally of two Cities, Penguin Books (précédemment édité en France aux Editions 10/18)

    On retrouve partiellement le contenu de ce livre sur le blog de l'auteur.

    Le principe est d'une simplicité très efficace : chaque double page met en contraste des illustrations des deux villes et/ou les deux populations sous un aspect ; à gauche Paris, à droite New York City. Par exemple (cliquez sur l'image pour l'agrandir) :

 

40ingenieur48reinvention

 

54humeur

37pepelepew-1

        

 

 

 

... où l'on retrouve Pepé Le Pew, célèbre personnage de cartoon à l'accent français, face aux écureuils de Central Park.

 

    Et voici comment l'auteur traite de façon contrastive le français de Paris et l'anglais de New York ...

DSC03359

 

    (Si le livre oppose Conversation / Dialogue, le blog de l'auteur propose une autre interprétation de la même illustration : Ambiance dans un restaurant / Soundscape in a restaurant.)

 

    C'est une image qui parle particulièrement aux phonéticiens expérimentaux : cette représentation de base de l'onde sonore (que l'on trouve aujourd'hui sur tous les ordinateurs) est un oscillogramme (ici très stylisé bien entendu). Sur l'axe horizontal, le temps. Sur l'axe vertical l'intensité.

    Ce qu'illustre le dessin?    Qu'en français parisien, la parole présente une moindre intensité (moins fort) et peu de variations (ce que que les anglo-américains perçoivent comme relativement monotone et plat). Alors qu'en anglais new-yorkais, la parole présente une forte intensité (plus fort) et d'importantes variations.

    Un bon dessin vaut mieux qu'un long discours?

    Une amie qui encadrait un groupes d'adolescents français placés en séjour linguistique dans des familles aux Etat-Unis m'a raconté l'histoire suivante : elle reçoit un jour un appel d'une famille américaine qui s'inquiétait beaucoup de son adolescent français, qui semblait vraiment triste et déprimé. Mon amie demande à parler à l'adolescent. Le jeune homme lui assure que tout va très bien... mais il avoue s'étonner de ce ton perpétuellement extrêmement enthousiaste de sa famille d'accueil !

 

    Un entraînement à la prononciation doit aborder aussi de ces différences culturelles de production de parole ! Ces différences sont les premières à nous sauter aux oreilles lorsque nous sommes exposés à une nouvelle langue, et nous savons en général facilement les imiter pour nous amuser. Mais bizarrement, dès que nous commençons un entraînement à la prononciation, nous perdons cette capacité d'imitation pourtant si précieuse....

    Nous en reparlerons !

 

 

 

 

Posté par fonetiks à 11:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]


21 octobre 2014

Morpho-phonologie des voyelles

 

    J'ai déjà abordé ici la question des ressources linguistiques utiles à l’élaboration d’exercices phonétiques. J'ai déjà défendu dans de précédents messages l'idée que la tâche la plus importante pour l'enseignant ne doit pas être de rechercher des mots d'entraînement à la prononciation mais bien de définir clairement - et de partager avec les apprenants - l'objectif phonétique de l'exercice, de vérifier que la nature de l'exercice est en adéquation avec l'objectif, de veiller à la précision des consignes, à la place de l'exercice dans le cours (après l'information, la stimulation de la motivation), à l'intérêt de la mise en oeuvre en classe, à la progression à l'intérieur de chaque exercice et entre les exercices, et d'organiser l'animation des retours d'expérience.

    Les questions de morphologie rejoignent souvent les problèmes phonétiques : dans la morphologie du genre par exemple, l'alternance - "Mexicain - Mexicaine", renvoie à un problème phonétique : l'alternance [ɛ̃ / ɛn]  ([Voyelle nasale] - [Voyelle orale + Consonne nasale]) qui est parfois difficilement réalisée. Les manuels de phonétique exploitent parfois beaucoup ces alternances. On exerce la phonétique en même temps que l’on entraîne certains mécanismes de structuration morphologique. On parle alors de morpho-phonologie.

 

    De façon générale, pour entraîner à la prononciation (par exemple de [y]), l'enseignant a à sa disposition :

- la phonologie : en particulier avec les paires minimales. (“Au-dessus / au-dessous ”). Ce matériau linguistique est particulièrement adapté aux exercices de perception.

- le lexique : (“L’avenue de Bellevue”). Ce matériau linguistique peut être adapté en fonction du niveau du public pour les exercices de production : répétition, substitution. Les dictionnaires alphabétiques ne sont pas d’une grande aide pour l’enseignant, puisqu’on cherche en général d’abord à présenter le son en syllabe finale de mot. Il existe des bases de données lexicales qui présentent toute la souplesse du traitement informatique, mais qui sont peu répandues. Ce sont les dictionnaires de rimes (ou dictionnaire inverses) qui présentent le meilleur rapport accessibilité / utilité.

- la morphologie : ("Je vais venir, je vais voir, je vais vaincre -> Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu”). Définie traditionnellement [ARRIVÉ et al., 1986] comme l’étude de la forme des mots, la morphologie englobe l’ensemble des manifestations de la flexion, les variations des mots selon les catégories du genre et du nombre, de la personne ainsi que les divers modes de formation des mots : dérivation et composition.

    Pour les incidences phonologiques des alternances morphologiques, on parle de morpho-phonologie :

1. étude systématique des moyens phonologiques mis en œuvre dans les variations morphologiques comme la flexion.

2. en grammaire générative, les règles phonologiques - destinées à interpréter les structures de surface pour obtenir des représentations phonétiques.[SCHANE, 1968, French Phonology and Morphology, MIT Press, Cambridge]

    La morphologie présente  l’avantage d’offrir un système (contrairement au lexique), favorable à l’élaboration d’exercices de type structuraux. Mais les régularités morphologiques incitent aussi à une généralisation engendrant des impossibilités aussi éprouvées par les enfants en langue maternelle. Par exemple : *"j'ai prendu", *j'ai li"...

   ...et utilisée ici par Francis Blanche : "C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Mais ce n'est pas en se mouchant qu'on devient moucheron, ni en sciant que Leonard De Vinci (/devint scie)/".

      On parle d’alternance régulière quand elle est statistiquement fréquente.

 

    Je le répète, la recherche des mots, du matériau linguistique des exercices, est malheureusement souvent la première préoccupation phonétique des enseignants.

    Or la tâche principale de l’enseignant est d’animer la réflexion sur les processus d’apprentissage et sur les moyens de corriger les écarts.

  

    C'est donc pour éviter cette recherche fastidieuse que je propose un tableau synthétique des correspondances entre certains aspects morphologiques (morphologie du verbe, du genre, du nombre, affixation, transformations = d’une catégorie à une autre) et les voyelles phonétiques du français.

    Le tableau suivant présente pour chaque voyelle les alternances morphologiques aboutissant à cette voyelle. Ainsi chaque alternance est évoquée deux fois : par exemple (prison –> emprisonnement ) pour [ɑ̃], (emprisonnement -> prison ) pour [õ]

    Les abréviations utilisées sont :

V0 : verbes à l’infinitif     N : noms      Adj : adjectifs      N.anim = noms animés

N.inanim = noms inanimés     Voy. : voyelles     Cons. : consonnes     nas. : nasales

    Les alternances irrégulières d’une seule occurrence sont signalées par une astérisque. Leur irrégularité ne dit rien de leur fréquence. Par exemple, l’alternance [y]/[u] est irrégulière (Tu / Vous) mais très fonctionnelle et potentiellement très fréquente.

    Chaque correspondance morpho-phonologique est illustrée par une liste (L1, L2, L3...) donnée plus loin.

 

    Exemple : Mon objectif est de travailler l'opposition [ɛ̃ / in]  ([Voyelle nasale] - [Voyelle orale + Consonne nasale]). Je cherche donc dans le tableau sous l'entrée de la voyelle orale [i] ou de la voyelle nasale [ɛ̃]  (je dois trouver les mêmes listes sous ces deux entrées). Je trouve dans la colonne NOMS et la sous colonne du GENRE : • (L4) [ɛ̃] - [in] (argentin - argentine). Je peux donc consulter la Liste 4 pour trouver les occurrences lexicales de cette alternance morphologique :

Pays / région... : alpin, angevin, argentin, byzantin, florentin, girondin, latin, limousin, maghrébin, périgourdin, philippin, poitevin

Noms et adjectifs : anodin, assassin, badin, câlin, chauvin, citadin, clandestin, concubin, copain *, coquin, cousin, crétin, divin, enfantin, féminin, fin, gamin, lapin, libertin, machin, marin, masculin, mesquin, radin, rouquin, sagouin, sanguin, taquin, voisin.

 

 

(cliquer sur l'image pour agrandir)

MPP1

MPP2

MPP3

MPP4

 

    On notera que les alternances phonologiques correspondent rarement à des paires de confusion en apprentissage de la prononciation des voyelles du français.

    Les alternances morphologiques peuvent servir à la construction d’exercices structuraux quand elles ont régulières, c’est-à-dire présentes dans un grand nombre de cas. Le nombre de cas de chacune de ces alternances est très variable (voir listes ci-dessous).

     Ces listes étant assez volumineuses, j'attends vos réactions (en Commentaires de ce message) pour mesurer votre intérêt à en disposer. En voici  les premières pages....

 (cliquer sur l'image pour agrandir)

List1

List2

List3

List4

List5

 

List6

 

    La construction de tels exercices est le plus souvent réservée pour l’usage d’étudiants avancés. On trouve des exercices exploitant les alternances morphologiques dans tous les manuels de phonétique.

 

    On pourrait de même lister les régularités morphologiques impliquant des consonnes, par exemple :

[ʁ] Construction du futur simple : Tu viendras ? Je viendrai !

[ʁ] initial de réitération : Reviens !

[z] de liaisons : Tous les ans

[ʒ] initial : Je viens ou J’viens (avec des verbes commençant par une consonne sonore)

[ʒ] final : repasser / repassage

 

 

 

Posté par fonetiks à 18:19 - Commentaires [3] - Permalien [#]

12 octobre 2014

Le Petit Prince ... transcrit en Alphabet Phonétique

    

 

    Vous êtes nombreux à consulter ce blog pour les transcriptions phonétiques (voir rubrique 07. Transcriptions phonétiques dans la colonne de gauche, ainsi que les transcriptions dans les derniers messages suivants : Morceau choisi... pour le rythme, [œj]Phonétiquement équilibré, et dans la plupart des messages de la rubrique 03. Exercices d'entraînement).

    La transcription en Alphabet Phonétique a eu dès l'origine une double fonction : transcrire l'oral à une époque où les enregistrements n'en étaient qu'à leurs débuts - il s'agit alors souvent de transcriptions "fines", utilisant les signes diacritiques (en anglais, narrow transcription) afin de relever des subtilités de prononciation ; transcrire l'écrit orthographique à des fins pédagogiques en particulier en anglais et en français dont les orthographes sont si peu phonétiques - ce sont alors généralement des transcriptions "larges", fonctionnelles (en anglais, broad transcription)...

 

 

 

          

    Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, publié en anglais en en français en 1943, est un des textes français les plus célèbres. Depuis sa publication, Il a été vendu à plus de 130 millions d'exemplaires dans le monde et 12 millions d'exemplaires en France.

    Le livre a été lu et enregistré par les acteurs Gérard Philippe (en 1954, il a alors 32 ans), Jean-Louis Trintignant (en 1994, il a alors 64 ans) et par Bernard Giraudeau (en 2006, il a alors 59 ans).

 

    Voici le début du chapitre deux, interprété par ces trois acteurs, phrase à phrase.

 

 

 

    En voici une transcription en Alphabet Phonétique International faite à partir du texte écrit (transcription large) en bleu.

    J'attends vos transcriptions "fines" en "Commentaires" de ce message. Utilisez le clavier phonétique Unicode que vous trouverez ICI, et faites un copier / coller. Choisissez votre phrase, avec le numéro, et votre acteur : GP, JLT, BG. Je reporterai vos transcriptions ici-même pour signaler les singularités (en rouge) et engager la discussion (voir plus bas)...

 

1. J’ai [ainsi] vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans.

[ʒEveky'sœl / sɑ̃pɛʁ'sɔnavɛkkipaʁ'leveʁitablŒ'mɑ̃  /ʒyskayn'pan / dɑ̃lŒdezɛʁdy *saa'ʁa / iljasi'zɑ̃ //

GP : eveky'sœl / sɑ̃pɛʁ'sɔnavɛkkipaʁ'leveʁitablø'mɑ̃  /ʒyskayn'pan / dɑ̃lœdezɛʁdy *saa'ʁa / iljasi'zɑ̃ //
JLT :
BG :

2. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile.

[kɛlkŒ'ʃoz / setɛka'se / dɑ̃mõmO'tœʁ // ekɔmʒŒnavɛzavɛk'mwa / nimekani'sjɛ̃ / nipasa'ʒe / ʒŒmŒpʁepa'ʁE / aEsEjedŒʁeysiʁtu'sœl / ynʁepaʁasjõdifi'sil //

GP :
JLT :
BG :

3. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours.

[sEtɛpuʁ'mwa / ynkɛs'tjõ / dŒviud'mɔʁ // ʒavɛza'pɛn / dŒloa'bwaʁ / puʁɥi'ʒuʁ //

GP :
JLT :
BG :
 

4. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée.

[lŒpʁŒmje'swaʁ / ʒŒmŒsɥidõkɑ̃dɔʁmisyʁlŒ'sabl / amil'mil / dŒtuttɛʁabi'te //

GP :
JLT :
BG :
 

5. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan.

[ʒEtɛbjɛ̃plyzizo'le / kɛ̃nOfʁa'ʒe / syʁɛ̃ʁa'do / omiljødŒlOsE'ɑ̃ //

 

6. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé.

[alɔʁvuzimaʒinemasyʁ'pʁiz / olŒvedy'ʒuʁ / kɑ̃tyndʁoldŒpŒtit'vwa / maʁEvE'je //

 

7. Elle disait : – S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! – Hein ! – Dessine-moi un mouton…

[ɛldi'zɛ / dEsinmwaɛ̃mu'tõ // ɛ̃ // dEsinmwaɛ̃mu'tõ //

 

8. J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la foudre.

[ʒEsOtesyʁme'pje / kɔmsiʒavɛzetefʁapepaʁla'fudʁ //

 

9. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé.

[ʒEbjɛ̃fʁOteme'zjø / ʒEbjɛ̃ʁŒgaʁ'de //

 

10. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement.

[eʒE'vy / ɛ̃pŒtibO'nɔm / tutafEtɛkstʁaɔʁdi'nɛʁ / kimŒkõsidEʁɛgʁavŒ'mɑ̃ //

[Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts. Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée. ]

11. Or [mon petit bonhomme] [IL] ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur.

[ɔʁ/ ilnŒmŒsɑ̃'blɛ / niega'ʁe / nimɔʁdŒfa'tig / nimɔʁdŒ'fɛ̃ / nimɔʁdŒ'swaf / nimɔʁdŒ'pœʁ //

 

12. Il n’avait en rien l’apparence d’un enfant perdu au milieu du désert, à mille milles de toute région habitée.

[ilnavɛtɑ̃'ʁjɛ̃ / lapaʁɑ̃sdɛ̃nɑ̃fɑ̃pɛʁ'dy / omiljødyde'zɛʁ / amil'mil / dŒtutʁeʒjõabi'te //

 

13. [Quand je réussis enfin à parler, je lui dis] : – Mais… qu’est-ce que tu fais là ?

[kɑ̃ʒŒʁeysiɑ̃fɛ̃apaʁ'le / ʒŒlɥi'di // 'mɛ / kɛskŒtyfɛ'la //

 

[Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose très sérieuse :]

[ilmŒʁepetaalɔʁ tudus'mɑ̃ / kɔmynʃoztʁɛsE'ʁjøz

 

– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton…

[silvu'plɛ / dEsinmwaɛ̃mu'tõ //]

 

 

    La discussion portera sur : les différences suprasegmentales (qualité vocale, débit, pauses, découpage en groupes rythmiques, intonation, liaisons, enchaînements) et sur les différences segmentales qui concernent la transcription (effacements de E, voyelles moyennes et archiphonèmes, etc...)

 

 

 

 

 

Posté par fonetiks à 22:37 - - Commentaires [1] - Permalien [#]



Fin »