Enseignement/Apprentissage de la Prononciation du Français

15 octobre 2017

Allonger la syllabe accentuée

 

    Un des points essentiels du rythme en français est l’allongement de la dernière syllabe du groupe rythmique (ou syllabe accentuée), souvent évoqué ici.

   François Wioland en parle dans tous ses écrits : la dernière syllabe du « mot phonétique » (= du groupe rythmique) « occupe, et de loin, la position stratégique du point de vue de la compréhension de ce qui est dit. » (…) « Quelle que soit la stratégie didactique employée, c’est la dernière syllabe prononcée du « mot phonétique » qui doit faire l’objet de toutes les attentions, pour ce qui concerne sa reconnaissance, son identification, sa structure et sa réalisation, car dans une situation donnée, un contexte signifiant, la communication en français parlé passe par les bonnes production et perception de cette syllabe au détriment de celles qui précèdent. » (La vie sociale des sons du français, p.29)

   On peut rappeler que l’allongement de cette syllabe est le fait de l’allongement de la voyelle phonétique.

Ex : D’accord -> D’accoooooord. La durée des consonnes de la syllabe accentuée n’est pas allongée.

 

    En faisant découvrir cette « règle » en cours, je donne un certain nombre de situations dans lesquelles on allonge particulièrement la dernière syllabe des groupes rythmiques. Par exemple (en gras, les voyelles allongées) :

 

Donner son numéro de téléphone : zéro six… quatre vingt treize…. douze …

Faire une liste de courses : des carottes, des navets, des poireaux, des pommes de terre…

Tables de multiplication : huit fois un / huit

L’appel en classe : Nina, Lucas, Martin...

et de façon générale « l’effet de liste », mais aussi…

La voix snob : Je vous en prie… Il n’y a pas de quoi… C'est formidable, admirable !

Parler fort pour couvrir du bruit : Comment ? Qu’est-ce que tu dis ?

 

Exemples pris de : CHARLIAC et al. (2012), Phonétique progressive débutant, CLE International.

 

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    Je demande souvent aux étudiants de chercher à leur tour des actes de parole / situations / styles favorisant l’allongement de la dernière syllabe des groupes rythmiques. Voici quelques réponses d’étudiants (les prénoms des auteurs entre parenthèses, merci à eux !) en cours de Licence 3 ce semestre. Autant de pistes d’activités et d’exercices en classe…

 

 

(Laura)

Le commentateur sportif : L’attaquant passe le défenseur / et il tire…

La plainte : Ma tête… j’ai trop mal...

La demande des enfants : Papa / je peux avoir une glace / s’il te plt ?

La surprise : T’es enceinte ? mais c’est trop bien… depuis quand ?

 (Angèle)

Consigne d’un prof de sport : Levez les pieds, tournez la hanche, attention aux épaules...

Bébé mange : une cuillère pour Papa, une cuillère pour Maman

(Meriem)

Ordre : Police ! Ouvrez !

Encouragements : Vas-y ! Bravo !

Informations : Nous vous rappelons / que le magasin / ferme ses portes / à 18 heures.

(Loïc)

L’appel des parents : A table !

Le commentateur sportif : But !

Les supporters encourageant leur équipe : Allez !

Les décomptes : A vos marques… Prêts… Partez ! A la une, à la deux, et à la trois !

(Amélie)

S’énerver au volant : Ohlala ! Mais avance !

(Dilara)

En colère : Arrête !

L’hésitation : Euh… Mais…

L’admiration : C’est beau !

La déception : Oh non… C’est pas vrai

(Constance)

Quand on râle : J’en ai marre… J’ai faim

(Océane)

La surprise : C’est pas vrai… J’hallucine….

 

 

   Et vous, avez-vous des propositions d'actes de parole / situations / styles favorisant l’allongement de la dernière syllabe des groupes rythmiques ?

 

 

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28 septembre 2017

[e] fermé et tendu

   Anton est un brillant jeune homme russe de 30 ans, qui vit en France depuis quelques années, avec sa femme (française) et ses enfants. Il a un excellent niveau de français mais il souhaite améliorer sa prononciation. Il parle plutôt vite (ce qui ne favorise pas le contrôle phonétique) mais quand il travaille sa prononciation, il sait ralentir fortement son débit. Il ne prononce pas le R roulé russe en français, ce qui est une très bonne chose puisque R est la consonne la plus fréquente en français. (Quand R est mal prononcé, c'est un indicateur évident d'un accent non-natif).

   Anton présente en français d'autres caractéristiques phonétiques globales issues de sa langue maternelle. Son articulation n'est pas assez tendue, pas assez ouverte et pas assez antérieure. Cela se manifeste entre autres par des consonnes ou voyelles molles, présentant une forme de transition, ou de diphtongaison, différentes des sons relativement stables du français.

   Enfin, une autre de ses difficultés est de distinguer les voyelles d'aperture moyenne, tant en perception (arriver à entendre la différence) qu'en production (parvenir à les articuler) : [e/ɛ] [ø/œ], [o/ɔ]. En russe, on trouve pour chaque paire de voyelles, une seule valeur intermédiaire, entre le son ouvert et le son fermé, valeur qui est toujours mal interprétée par les oreilles françaises : perçu trop ouvert quand il devrait être fermé (fermé, perçu comme fermait), perçu trop fermé quand il devrait être ouvert (ouvert, perçu comme *ouvér). En français, les voyelles fermées sont les plus tendues. C'est donc l'occasion de travailler la tension, geste articulatoire de base, dont Anton tirera un bénéfice général sur sa prononciation en français.

Nous travaillons sur la voyelle [e] fermé, la voyelle la plus fréquente en français, dont les graphies sont :

-ER (on va y aller, pour dîner, le boulanger, trop léger – sauf quelques rares mots : la mer, le fer, l'hiver, le cancer…), -É (on est allé, on a dîné, la santé), -ÉE (la rosée, une allée), -EZ (un nez, allez!).

Rappel : • Devraient être prononcées [e], mais sont parfois prononcée [ɛ] : la graphie -AI : je ferai, le quai, c’est vrai, un balai… ; la graphie -ES : les, des, ces, mesOn peut donc considérer ici que le choix du timbre est libre puisque c’est ce que les apprenants entendront auprès des locuteurs natifs.

• Devraient être prononcées [ɛ] mais sont de plus en plus souvent produits [e] : les graphies -ET : un billet, un ticket... ; -AIS : jamais, tu savais… ; -AIT : du lait, l'imparfait, il savait… ; -AIENT : ils savaient… ; -AIE : la craie, que j’aie… ; -AID : laid ; -AIX : la paix ; -AY : Viroflay. Mais aussi les graphies -È : dès que, du grès, -Ê : dans la forêt. On peut donc considérer ici que le choix du timbre est libre puisque c’est ce que les apprenants entendront auprès des locuteurs natifs.

 

   Voici donc un petit texte d'entraînement conçu pour Anton, présentant de nombreuses occurrences du son [e] fermé, mais aussi quelques occurences de [ɛ] ouvert. Car Anton doit aussi apprendre à maximiser les différences entre ces deux voyelles. La consigne : souligner en bleu les [e] fermés (plus tendus) , et en vert les [ɛ] ouverts (moins tendus). Puis pratiquer.

Cet entraînement peut aussi servir aux anglophones qui ont tendance à diphtonguer le [e] fermé en [ei].

 

Ça y est ! Vous êtes arrivé à la gare SNCF de Montpellier.

Désolé, mais il faut vous dépêcher : le TGV est déjà à quai. N'oubliez pas de composter votre billet.

Puis prenez l'escalier pour la voie D. Ne confondez pas avec l'Intercités voie B.

Allez ! Allez ! Vous y êtes? Cherchez la voiture 13 et montez sans tarder.

Ouf, c'est fait ! De nombreux passagers sont déjà installés, il y a beaucoup de sièges occupés.

Repérez votre place et asseyez-vous après vous être débarrassé de vos bagages. C'est parfait.

Ah ! Il vous faut recharger votre téléphone. Voilà, il est branché. Détendez-vous !

Fermez les yeux. Vous avez besoin de déconnecter.

Vous allez commencer votre trajet par une petite sieste bien méritée.

Et tout à l'heure, vous travaillerez un peu et vous lirez Libé et Le Canard Enchaîné. OK?

 

 Voici ma version enregistrée du texte.

 

 

 

Posté par fonetiks à 11:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 août 2017

Trouver sa place

 

    Dans La tache (The human stain, traduction Folio, p. 371-372), Philip Roth donne la parole à l’un de ses personnages, Delphine Roux, une brillante universitaire française qui fait carrière à l’université d’Athena aux Etats-Unis. Elle décrit dans le passage ci-dessous l’impossibilité d’accéder aux implicites linguistiques et culturels quand le cadre est « étranger ».

    Le handicap que représenterait la difficulté d’accéder aux implicites linguistiques et culturels m’a rarement été rapporté par les étudiants que je rencontre. Par contre, j’ai souvent recueilli des témoignages d’étudiants (très) avancés décrivant la forte frustration de ne pouvoir être aussi brillants, aussi vifs, aussi drôles, aussi mordants, à l'oral en français que dans leur langue maternelle. S’ensuit une discussion intéressante sur le fait de savoir si une langue et une culture étrangères peuvent ou pas représenter l’occasion d’initier de nouvelles stratégies de communication, différentes de nos stratégies habituelles dans notre langue maternelle, et sans que cela soit nécessairement à considérer comme une perte. Ce texte me semble une bonne base à la discussion. Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

          "Elle se dit que si elle ne trouve pas d’homme, en Amérique, ce n’est pas parce qu’elle ne peut pas en trouver, mais parce qu’elle ne les comprend pas, ces hommes, et qu’elle ne les comprendra jamais, parce qu’elle ne parle pas assez bien la langue. Elle qui est si fière de parler l’anglais couramment, qui le parle en effet couramment, elle ne parle pas la langue, en fait. Je crois que je les comprends, et je les comprends. Ce que je ne comprends pas, ce n’est pas ce qu’ils disent, c’est tout ce qu’ils ne disent pas, quand ils parlent. Ici, elle ne se sert que de cinquante pour cent de son intelligence, alors qu’à Paris, elle comprenait chaque nuance. Quel est l’intérêt d’être intelligente, ici, puisque du fait que je ne suis pas du pays, je deviens bête ipso facto… Elle se dit que le seul anglais qu’elle comprend vraiment bien – non, le seul américain -, c’est l’américain universitaire, qui n’est guère américain justement. Voilà pourquoi elle n’arrive pas et n’arrivera jamais à pénétrer ce pays, voilà pourquoi il n’y aura jamais d’homme dans sa vie, voilà pourquoi elle ne sera jamais chez elle ici, voilà pourquoi ses intuitions sont fausses et le seront toujours, la vie intellectuelle douillette qu’elle a connue lors de ses études est révolue à jamais, et pour le restant de ses jours, elle sera condamnée à comprendre onze pour cent de ce pays et zéro pour cent de ces hommes… Elle se dit que tous ses avantages intellectuels ont été annulés par son dépaysement… Elle se dit qu’elle a perdu sa vision périphérique : elle voit ce qui se passe devant elle, mais rien du coin de l’œil, ce qu’elle a ici n’est pas la vision d’une femme de son intelligence, c’est une vision aplatie, exclusivement frontale, celle d’une immigrante, d’une personne transplantée ou qui n’a pas trouvé sa place…"

 

 

Posté par fonetiks à 08:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]