Quand je demande aux étudiants de Français Langue Etrangère quelles sont les procédures d'entraînement à la prononciation, l'écoute et la répétition sont généralement immédiatement mentionnées, mais la lecture à haute voix est très souvent citée également comme prioritaire. Or, les deux tâches sont extrêmement différentes.

    Dans le cas de l'écoute / répétition, il s'agit d'une tâche purement phonétique (acoustique et articulatoire), qu'un enfant ne maîtrisant pas la lecture (ou un non-lettré) peut accomplir, même sans comprendre le sens détaillé de ce qu'il entend. La difficulté principale est de reproduire tels quels le rythme, l'intonation, l'accentuation et les phonèmes entendus et de ne pas les assimiler à sa langue maternelle, ni à la forme écrite. C'est un des principaux problèmes des lettrés pour ce type de tâche : à l'écoute du stimulus, ils ne se contentent pas de répéter ce qu'ils ont entendu (boucle audio-phonatoire), mais ils "analysent" le stimulus, le visualisent sous sa forme écrite, éventuellement le traduisent dans leur langue maternelle, avant de le restituer. Cette restitution porte alors évidemment des traces (parfois très importantes) de cette analyse.

    Dans le cas de la lecture à voix haute, il s'agit d'une tâche autrement compliquée : il s'agit d'abord de décoder l'orthographe (ce qui, dans le cas du français, est particulièrement difficile, voir ci-dessous), et de trouver du sens dans la chaîne graphique (les jeunes français natifs apprentis lecteurs font la preuve de la grande complexité de ces deux premières opérations), avant d'oraliser ce qui est écrit, sans se laisser influencer pour les non-natifs ni par les habitudes de lecture de la langue maternelle, ni par les habitudes de prononciation de certains sons (puisqu'au contraire d'une tâche d'écoute / répétition, l'étudiant ne dispose pas de modèle immédiat).

 

   Il semble évidemment nécessaire de travailler la prononciation ET la lecture. Mais pour organiser une progression dans l'entraînement, la prononciation doit être travaillée en premier afin de tenter de "fixer" la meilleure prononciation possible avant de l'exposer à l'écrit orthographique.

    C'est pourquoi dans l'entraînement à la prononciation, il est important de se montrer particulièrement vigilant dans les exercices à la présence de l'écrit orthographique (on pourrait discuter de l'intérêt d'une transcription phonétique). Le support écrit orthographique est-il indispensable? L'exercice ne peut-il se faire sans recours à l'écrit? Ceci afin que les exercices de prononciation soient de vrais exercices de prononciation (détachés de la complexité orthographique, sans distraction pour l'œil lecteur), et les exercices de lecture organisés avant tout autour de l'objectif orthographique.

 

    L'idée de ce post m'est venue à la lecture d'un petit livre très attractif que m'a offert Agnès : La faute de l'orthographe, de Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, Editions Textuel, 2017. La section s'intitule : L'orthographe française est-elle un bon outil ? J'en extrais un exemple classique de correspondances graphies - phonies qui pourrait effrayer les apprenants les mieux disposés...

 

Prenons par exemple le son /s/. Comment peut-on écrire ce son en français?

1. s (un os)

2. ss (il casse)

3. c (ici)

4. ç (ça)

5. sc (un ascenseur)

6. t (attention)

7. x (dix, six)

8. z (du quartz)

9. th (un forsythia)

10. sth (de l'asthme)

11. cc (la succion)

12. sç (il acquiea)

 

Par contre, si vous voyez la lettre s écrite, comment peut-elle se prononcer ?

1. /s/ (Sortez !)

2. /z/ (entre deux voyelles : par hasard)

3. Ø (pas prononcée : où tu vas)

 

Un son, douze manière de l'écrire. Une lettre, trois façons de la prononcer.

 

Philippe Geluck