Nanaïssa est une brillante étudiante de master FLE avec laquelle j’ai travaillé pendant les deux semestres universitaires. Rigoureuse, appliquée et visiblement intéressée par la phonétique, les interventions de Nanaïssa sont toujours pertinentes et créatives. Aussi ai-je mis du temps à comprendre sa question à la suite d’une transcription phonétique : Comment transcrit-on [dʒ] en français ?

Ma réponse : [dʒ] ? ... Mais cette consonne dite affriquée n’existe que dans les emprunts (gin, jean’s) ou due à des effacements de e (Pas d(e) jaune, Plein d(e) gens)...

Relance de l’étudiante : Oui, mais dans « dix » ?

Me voilà très étonné : A ma connaissance, il n’y a qu’en québécois que [t, d] sont affriquées devant des voyelles fermées… En français standard, on dit [dis]…

Nanaïssa se tourne vers sa voisine : Tu ne dis pas [dzis]/ [dʒis], toi ? tu ne dis quand même pas [dis], si ?

     S’ensuit une discussion passionnante. Nanaïssa n’a en effet pas tort lorsqu’elle dit entendre une friction entre les consonnes occlusives [t,d] et les voyelles fermées. C’est un effet articulatoire : la production des voyelles fermées est propice à la friction, puisque le conduit buccal est très étroit. C’est cette friction que l’on entend parfois dans certains mots se terminant par une voyelle fermée. Par exemple [i] (Merci !), [y] (Salut !) prononcés avec une friction / souffle à la fin. C’est presque une des caractéristiques de Françoise Treussard qui présente sur France Culture l’émission Des papous dans la tête, « Papous » qu’elle prononce plusieurs fois par émission suivi d’une jolie friction. Est-ce cette friction finale que certains apprenants japonais systématisent en [R] : OuiR ?

     Le cas qui nous intéresse est un peu différent, puisqu'il s'agit d'une friction entre occlusive et voyelle fermée. Bref, les voyelles fermées [i,y], et les syllabes ti, tu, di, du étant très fréquentes en français, Nanaïssa a systématisé cette friction occasionnelle qu’elle a toujours finement perçue.

     J’ai lui ai demandé de rapporter son témoignage. Voici son texte :

 

Lorsque j'étais petite, je pensais qu'il n'existait que deux façons de parler la langue de Molière : ''le français de la région parisienne'' et ''le français de mes parents'' dont l'accent malien a toujours été fort prononcé. Ces derniers sont originaires de deux régions maliennes différentes où l'on parle deux langues différentes. De ce fait, ils ne m'ont jamais appris leur langue respective étant donné qu'ils utilisaient eux-mêmes le français pour se comprendre. Il s'agit donc de ma seule langue maternelle.

Tout récemment, j'ai pris connaissance de la réelle diversité des parlers français, proportionnelle aux nombres de locuteurs de la langue. J'ai découvert que la prononciation d'un simple son pouvait varier, de manière plus ou moins subtile, d'un locuteur natif à un autre, même lorsque ces derniers partagent le même parcours et/ou le même environnement.

Je précise qu'à l'exception de quelques séjours plus ou moins prolongés en Allemagne, je n'ai jamais vécu en dehors de la région parisienne. Je pensais donc m'exprimer tout à fait ''normalement'', si l'on considère qu'une norme du français de la région parisienne existe. Pourtant, je me suis rendue compte que je ne prononçais pas les phonèmes [d] et [t] de la même façon que mon entourage lorsque ces derniers sont suivis de voyelles antérieures fermées telles que [i] et [y] .

C'est lors d'un partiel que j'en ai pris conscience. J'avais à retranscrire la phrase «Rendez-vous au vieux port le 11 juin vers 10 heures du soir.» en Alphabet Phonétique International. Plutôt confiante au départ, je ne m'attendais pas à bloquer sur la transcription du « du » et du « 10 ». Mais c'est ce qui m'est arrivé. J'ai passé l'heure à me demander quel était le caractère adéquat pour retranscrire la lettre ''d'' dans ces deux cas précis.

J'avais pourtant retranscrit le mot « rendez-vous » sans problème juste avant, mais pour moi, ce [d] n'était pas du tout le même ''d'' que l'on retrouve dans les mots « du » et « dix ». En terme de graphie, je voyais bien qu'ils utilisaient tous les trois la consonne ''d''. Mais à l'oral, ce ''d'' ne se prononce pas de la même façon. Dans le mot « dix » et « du », le son [d] s'apparente bien plus au phonème [dʒ] présent dans le mot « jean » qu'au phonème [d]. Du moins, c'est ce dont j'étais persuadée.

Soucieuse de vouloir retranscrire le son correctement, j'ai pensé à utiliser plusieurs combinaisons telles que [d+j] voire [t+j] mais je n'ai pas un instant songé au fait qu'il s'agissait tout simplement du phonème [d]. Tout comme la lettre ''g'' qui se prononce différemment lorsqu'elle précède la voyelle ''a'' et la voyelle ''i'', je pensais que les lettres ''d'' et ''t'' se prononçaient également différemment selon la voyelle qu'elles précèdent. Au final, je me suis résignée à retranscrire « dix » et « du » de la façon suivante: [ʒis] et [ʒy]. Puis à l'issue du partiel, j'ai fait part au professeur de ma difficulté à retranscrire le ''d'' de «dix/du », l'accusant même de ne pas nous avoir appris le symbole phonétique au préalable.

À ma grande surprise, aucun de mes camarades n'avaient été confrontés à ce problème et l'utilisation du symbole [d] pour retranscrire ces deux mots semblait avoir été une évidence pour tout le monde. Le professeur a cherché à comprendre d'où venait mon problème et a finalement comparé ma prononciation du [di], du [du], du [ti] et du [tu] à celle des Québécois qui ajoutent un souffle dans plusieurs de leur phonèmes.

Même avec ces explications, je n'en démordais toujours pas. J'ai demandé à plusieurs personnes de mon entourage si les deux ''d'' présents dans ''didactique'' se prononçaient de la même façon pour eux. Tous, y compris mes frères et sœurs, m'ont affirmé que oui. Je n'ai pas eu d'autres choix que d'accepter le fait que c'était moi qui prononçais mal le phonème en question. Je me suis donc entraînée plusieurs fois à tenter de rectifier ma prononciation mais c'est assez dur de se débarrasser d'une habitude. Le professeur avait raison, ce n'était qu'une histoire de souffle.

En conclusion, les francophones ont bel et bien tendance à rajouter un souffle lorsqu'ils prononcent des sons très fermés, mais cela ne change en rien la consonne phonétique qui le précède. Quant à ma prononciation du ''du'', proche de celui des Québécois, elle est sûrement due à une accentuation involontaire de ce phénomène.