Les cas d'auteurs écrivant dans une autre langue que leur langue maternelle sont plutôt rares, mais peut-être de moins en moins... (?) En voici quelques exemples :

    Joseph Conrad (de son nom d'origine polonaise Teodor Józef Konrad Korzeniowski), (1857-1924), est considéré comme un des plus importants écrivains de langue anglaise du XXème siècle, mais est resté quasiment inintelligible à l'oral aux oreilles britanniques jusqu'à la fin de sa vie. Sa femme, anglaise, raconte dans ses souvenirs qu'il rêvait en polonais, qu'il délirait en polonais, qu'il se mettait en colère en polonais...

   Agota Kristof (1935-2011) quitte la Hongrie à l'âge de 21 ans et s'installe avec son mari en Suisse. La majeure partie de son oeuvre littéraire est en français, langue qu'elle déclare "ennemie" dans l'Analphabète (2004). La trilogie Le grand Cahier est un immense succès... et dont la lecture est souvent recommandée aux apprenants de FLE ! Agota Kristof a gardé en français un bel accent hongrois toute sa vie :

   

    Nous avons déjà parlé ici de Akira Mizubayashi (né en 1952 au Japon), "auteur japonais d'expression française"... dont la perfomance orale en français est éblouissante.

 

 

 

 

 

Nancy Huston est née en 1953 au Canada anglophone et elle s'installe à Paris à l'âge de 20 ans. Elle débute sa carrière de romancière en 1981 avec un roman écrit en français : Les Variations Goldberg. Elle revient à l'anglais comme langue d'écriture en 1993 avec Cantique des Plaines. Mais le roman étant d'abord refusé par les éditeurs anglophones, elle le traduit en français et trouve que la traduction sert l'original. Ce qui l'amène à adopter une écriture bilingue pour ses romans. Pour ses essais, elle utilise le français.

C'est justement dans son essai Nord Perdu, publié en 1999 - elle vit alors en France depuis plus de quinze ans, qu'elle livre un témoignage à mon sens plutôt amer sur l'intolérance des natifs vis-à-vis des "étrangers". Elle ne distingue pas les difficultés grammaticales des difficultés phonétiques, mais retient ici tout ce qui la stigmatise dans sa parole comme étant différente.

   

    Je trouve que ce texte est un bon support à la discussion... et j'espère que vous le discuterez en commentaire de ce post. On doit, à mon sens, ne pas perdre de vue deux évidences :

- nous ne sommes "natifs" que de notre communauté linguistique, parfois envisagée dans son sens le plus étroit - une communauté socio-géographique par exemple. Au-delà, nous sommes des "étrangers" dont l'altérité peut évidemment être facilement stigmatisée.

- la communication s'établit entre deux interlocuteurs. Pour que la communication fonctionne de manière optimale, il faut que  les deux parties tentent chacune de s'approcher au mieux de l'autre. Dans un environnement bruyant par exemple, le locuteur doit faire l'effort de hausser la voix et de soigner son articulation, voire de s'assurer qu'il a été compris... sinon, il met la communication en péril. De même, une communication entre un natif et un non-natif s'optimisera si chacun y met du sien : si le natif fait un effort vers le non-natif, et si le non-natif sait varier ses stratégies pour se faire comprendre. Si chacun campe sur ses positions ("cet étranger doit apprendre à parler comme... moi", "je ne veux pas parler comme un natif, cela menace mon identité"), la communication est difficile et douloureuse.

Une amie hispanophone travaillant à Paris auprès de groupes de lycéens commence ses interventions avec son français oral légèrement teinté d'accent espagnol... et après quelques phrases, elle demande : "Vous avez remarqué que j'ai un accent en français... Est-ce que je me fais bien comprendre?" Elle ne demande pas : "Est-ce que vous me comprenez bien?" c'est-à-dire "faites-vous suffisamment de chemin vers moi pour bien me comprendre?" Elle demande : "Est-ce que je me fais bien comprendre?" c'est-à-dire "le chemin que je fais vers vous est-il suffisant pour que la communication soit confortablement établie?" Cela semble peut-être une différence subtile, mais mon amie ne rencontre ainsi aucune difficulté dans la communication avec ses groupes de lycéens depuis des années.

Et Nancy Houston me semble avoir fait un chemin considérable dans sa prononciation vers les locuteurs français natifs (la preuve dans la vidéo plus bas). C'est cet accomplissement et la motivation qu'elle a su entretenir pour parvenir à une telle réussite qui me semblent plus intéressant que l'amertume envers de tristes natifs qui ne savent remarquer que ce qui est différent pour amorcer une conversation.

    Voici son texte ! J'attends vos commentaires, réactions, suggestions, anecdotes, témoignages....

 

 

« Certes, l’apprentissage de la langue maternelle se fait lui aussi par imitation, mais on ne le sait pas. On n’a que ça à faire ! Aucun bébé ne commence à ânonner ses « baba », ses « mama » et ses « dodo » avec un accent. Grammaire et syntaxe s’acquièrent par tâtonnements, mais, une fois acquises, sont inamovibles, coulées dans le bronze des « premières fois ».

Rien de tel chez l’étranger qui débarque encombré de ses lourds bagages accumulés sur deux ou trois décennies de sa vie neuronale. Avec ses ornières creusées, ses habitudes endurcies, ses synapses rodées, ses souvenirs forgés, sa langue est devenue inepte (sic) à improviser, il est condamné à l’imitation consciente.

Parfois il obtient d’excellents résultats : en effet, pour peu qu’il ait des dons de comédiens, l’imitation peut être tout à fait convaincante. Cela existe, les étrangers qui réussissent à « passer », comme ces Noirs américains, quarterons ou je ne sais quel est l’horrible terme exact, qui s’enorgueillissaient naguère de « passer » pour Blancs.  Toutes choses étant égales par ailleurs, les femmes (quand elles s ‘y appliquent, quand ce ne sont pas des Turques enfermées dans leur maison allemande par leur mari tout aussi turc) y arrivent mieux que les hommes. Les femmes sont des comédiennes-nées. Elles ont l’habitude de s’adapter ; cela fait partie de leur identité de femme.

L’étranger, donc, imite. Il s’applique, s’améliore, apprend à maîtriser de mieux en mieux la langue d’adoption… Subsiste quand même, presque toujours, en dépit de ses efforts acharnés, un rien. Une petite trace d’accent. Un soupçon, c’est le cas de le dire. Ou alors… une mélodie, un phrasé atypiques… une erreur de genre, une imperceptible maladresse dans l’accord des verbes… Et cela suffit. Les Français guettent… ils sont tatillons, chatouilleux, terriblement sensible à l’endroit de leur langue… c’est comme si le masque glissait… et vous voilà dénoncé ! On entraperçoit le vrai vous que recouvrait le masque et l’on saute dessus : Non, mais… vous avez dit « une peignoire » ? (sic) « un baignoire » ? « la diapason » ? « le guérison » ? J’ai bien entendu, vous vous êtes trompé ? Ah, c’est que vous êtes un ALIEN ! Vous venez d’un autre pays et vous cherchez à nous le cacher, à vous travestir en Français, en francophone… Mais on est malins, on vous a deviné, vous n’êtes pas d’ici… « Vous êtes d’origine allemande ? anglaise ? suédoise ? » Je le fais moi aussi, je l’avoue, dès que je détecte un accent dans la voix de quelqu’un, je le fais, tout en sachant qu’ils en sont sûrement las comme moi j’en suis lasse, qu’ils ont subi dix mille fois ce même interrogatoire débile, ennuyeux, blessant : « Vous êtes allemand ? Non ? Hongrois ? Chilien ? » Which country ? comme on dit en Inde. Non seulement cela mais, dès que vous la leur fournissez, cette information se cristallisera dans leur esprit, se figera, deviendra votre trait le plus saillant, la qualité qui, entre toutes, vous définit et vous décrit. Vous serez la Russe, le Néo-Zélandais, le Sénégalais, la Cambodgienne et ainsi de suite (un magazine respectable a récemment qualifié la cinéaste Agnieska Hollande (sic) de « Polonaise de service » ; un autre a cru élégant de commencer une critique d’un de mes livres par la phrase : « Elle est morose, notre Canadienne »)… alors que, bien sûr, chez vous, votre nationalité était l’air même que vous respiriez, autant dire qu’elle n’était rien. »

HUSTON, Nancy (1999), Nord perdu, Actes Sud.